Jean-Luc Crucke, ministre fédéral du Climat
Renégat du MR, rescapé du cancer, lecteur inconditionnel des rapports du GIEC, randonneur du dimanche et pointe-tôt au boulot, grande gueule, gouailleur, esprit libre, Jean-Luc Crucke a pour mission de s’occuper du climat. Et comment s’occupe-t-on du climat dans un pays responsable de 0,3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ? On essaie de « faire sa part ». On tente de planifier un nouveau programme Apollo : non pas dix ans pour marcher sur la Lune, mais vingt-cinq pour en finir avec les énergies fossiles. Et on tire en loucedé quelques cartouches sur Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom.
La rencontre était programmée à 7 heures, quand Bruxelles s’éveille et que Jean-Luc Crucke, levé chaque matin bien avant l’aube, songe à dresser un premier bilan de sa journée. Elle a finalement débuté à 9 heures, quand Bruxelles bourdonne et que le soleil de septembre frappe à l’horizontale le bureau du ministre du Climat et de la Mobilité, sur les hauteurs du Pentagone. Un soleil inoffensif, qu’on accueille avec joie, pas celui de l’été dernier, l’été dernier dont on se souviendra. Qu’on n’oubliera peut-être jamais, à cause de ce disque brûlant qui a asséché la végétation, tué le bétail et les humains, meurtri les cultures, que la lune a éclipsé au crépuscule du 11 août, comme pour nous créditer d’un moment de répit, ou pour accentuer notre sensation d’être prisonniers d’une dystopie, celle que la science prophétise depuis le xixe siècle. Qu’on n’oubliera peut-être jamais à cause des flammes qui ont ruiné plus de trois mille hectares d’une tourbière qui aura mis trois mille ans à se constituer, ou bien plus que ça, un joyau qu’on pleure encore alors que les brumes de l’automne commencent à se masser le matin au pied des Hautes-Fagnes.
Bon et Jean-Luc Crucke, alors. Lui, à la jeunesse vaguement anarchiste, qui a quitté le MR en 2022, en rupture fondamentale avec la nouvelle ligne du parti imprimée par le président Georges-Louis Bouchez (à qui il ne se privera pas de faire allusion à plusieurs reprises durant cet entretien), qui a vaincu le cancer la même année, lui qui est revenu en politique chez Les Engagés après avoir été frappé d’une sorte de lumière verte, d’une épiphanie tardive (en gros, la société thermo-industrielle va tous nous entraîner dans l’abîme si on ne se bouge pas immédiatement les fesses), lui, maintenant ministre fédéral dans un pays-confetti, membre d’un gouvernement dominé par des partis que l’urgence climatique n’a pas l’air d’épouvanter, que peut-il pour l’avenir de la planète ?
C’est plus ou moins ce qu’on lui a demandé. Mais on a d’abord commencé par un petit quiz.
Vous vous dites ministre fédéral du Climat, mais savez-vous seulement la température la plus élevée jamais observée à Uccle, station de référence de l’IRM, depuis 1833 ?
Plus de 40 degrés.
Presque. Très exactement 39,7 °C, en 2019. Et, toujours à Uccle, l’épaisseur de la couche de neige la plus importante jamais mesurée depuis 1901 ?
Ça, je ne sais pas… (Après une longue hésitation.) Je dirais, 40 centimètres ?
Pas mal. Un peu moins, 35. C’était en 1902.
Mais est-ce qu’on acquiert, en tant que ministre fédéral du Climat, une expertise en climatologie ? À l’échelle belge, non, mais à l’échelle mondiale, peut-être bien. On dit ministre fédéral du Climat, mais c’est plutôt ministre des Affaires étrangères du climat. Parce que, et on l’oublie toujours, 80 % des compétences concernées sont aux mains des Régions.
Jusqu’en 1980, on enregistrait en moyenne en
Belgique un épisode caniculaire tous les quatre ans. Cette année, le ratio s’est inversé : quasi quatre épisodes caniculaires concentrés sur un seul été1. Les scientifiques commencent à théoriser l’apparition d’une cinquième saison, ce qu’ils appellent le « sur-été » : un été dans l’été.
Je ne connaissais pas cette expression.
En termes statistiques, la saison 2026 sera sans doute ringardisée d’ici dix ou vingt ans. Mais du point de vue de l’émotion, du ressenti, des épreuves qu’elle nous a fait endurer, nous ne sommes pas près de l’oublier. Beaucoup, désormais, n’associent plus l’été à l’insouciance et à la liberté, mais à la souffrance, la morbidité, la suffocation, l’anxiété. Et aux forêts calcinées, dans les Landes comme dans les Hautes-Fagnes. Le philosophe de l’écologie Pierre Charbonnier disait dans « Le Monde » : « [Depuis cet été] le codage du changement climatique comme un horizon, comme quelque chose que l’on doit anticiper, est devenu obsolète : c’est terminé, le changement climatique est là. »
Ce qui s’est passé, c’est peut-être, je dis bien peut-être, le déclic. Ce moment où une grande partie de la population ressent vraiment, dans sa chair, les effets des dérèglements climatiques. Soudain, le climat a un visage.
D’autres semblent apprécier ces étés méditerranéens en Belgique, comme Theo Francken. Alors que nous étions nombreux à étouffer dans nos appartements ou nos maisons mal isolées, le ministre N-VA de la Défense a enjoint à la population de profiter du beau temps en savourant une bonne bière au bord de sa piscine plutôt que céder au « catastrophisme médiatique ». La déclaration, par son inconséquence et son mépris, a heurté l’opinion publique, notamment le personnel hospitalier qui faisait face à un afflux énorme de patients.
À un moment, je préférerais que le ministre de la Défense soit le ministre du silence. C’est une manière de dire les choses gentiment… Maintenant, on le sait, Theo est une personne très exubérante, il est pris dans ce que j’appellerais une forme d’esclavagisme des réseaux sociaux, il court derrière le buzz comme une poule sans tête. Au demeurant, avant l’incendie dans les Fagnes, j’ai écrit à tous les gouverneurs et tous les ministres en lien avec le risque de feux de végétation en Belgique. J’ai reçu des réponses de tout le monde, dont Theo. Il a exprimé le fait qu’on ne possédait pas assez de capacité d’intervention, qu’on ne disposait pas du matériel nécessaire2, et il a commandé un hélicoptère. Il a donné un suivi à mon rapport, contrairement à d’autres.
Pierre Charbonnier, encore lui, explique à ce propos que la question climatique apparaît de plus en plus comme une question de sécurité. « On a vu apparaître un discours régalien sur le climat, développe-t-il, incarné dans la figure des pompiers à qui l’on va serrer la main, mais aussi des soignants. Il s’agit de protection contre la violence des éléments, de sécurité humaine : un bien commun que l’État fait le serment de fournir, sans quoi il n’est pas légitime. » Face au feu dans les Fagnes, l’État n’a-t-il pas complètement failli ? Des centaines de bénévoles se sont mobilisés, des agriculteurs ont sacrifié leurs nuits pour lutter contre les flammes. Les bourgmestres de la région ont dit : sans ces bénévoles, ça aurait été dix fois pire.
Ça, c’est l’empathie face aux catastrophes. Je ne dirais pas qu’elle est encore plus forte en Belgique qu’ailleurs, mais ce qui me marque dans notre pays, c’est qu’en cas de tragédie, nos clivages communautaires disparaissent aussitôt. Mais oui, le vrai problème, c’est l’impréparation. Je fais une comparaison avec ce que j’ai connu : le cancer. Je trouve que la lutte contre le climat a quelque chose de commun avec la lutte contre le cancer. Ce n’est pas quand il est trop tard qu’il faut demander aux médecins d’intervenir. Idéalement, on doit au préalable identifier les facteurs de risque, connaître les signes permettant de lancer l’alerte précoce… S’agissant de l’incendie dans les Fagnes, l’alerte précoce a existé, puisque le gouverneur de la province de Luxembourg a clairement interdit l’accès aux bois. Il ne m’appartient pas de juger, mais je constate qu’à Liège, on n’a pas formulé cette interdiction. Donc, tout ça, c’est la phase préalable. Je le dis parce que, du côté des Flamands, on fait comme si on n’avait pas besoin de nous (les Wallons), au motif qu’on a déjà tout ce qu’il faut. Ça ne leur plaît sans doute pas, mais cette phase préalable, elle est encore aux mains du fédéral. Et ça, c’est ma responsabilité.
Juste avant le déclenchement de l’incendie dans les Fagnes, le Premier ministre, Bart De Wever (N-VA), alors en vacances familiales au Japon, a posté une photo assortie d’un message dans lequel expliquait faire une offrande aux dieux de la pluie devant un sanctuaire shinto. Certains y ont vu une forme d’indécence et de cynisme, à tout le moins de détachement malvenu par rapport à la brutalité du climat qu’on était en train de subir en Belgique.
Ce n’est pas la meilleure de ses sorties… Ça prouve bien qu’il y a une prise de conscience encore énorme qui doit être réalisée, même dans le milieu politique, en matière climatique.
On n’entend jamais Bart De Wever parler de « l’urgence climatique ».
Il n’y est pas insensible. Mais quand il dit aujourd’hui « je dors mal la nuit », c’est parce qu’il est hanté par la situation socio-économique du pays, qui se dégrade. Il estime que l’urgence est peut-être là.
Vous devez parfois vous sentir bien seul dans ce gouvernement, non ? Entre Theo Francken, Bart De Wever ou encore le ministre MR David Clarinval, que vous aviez qualifié dans une interview de « climatosceptique » …
Je sais que ce terme l’a blessé. Ce n’était pas le but. Ce que je voulais dire, c’est qu’on a dans ce gouvernement des personnalités qui procrastinent. Au demeurant, je suis très content d’avoir Maxime Prévot comme vice-Premier (et ministre Engagés des Affaires étrangères). Heureusement qu’il est là… Moi, je suis fier d’être Engagés. Je ne me vois vraiment nulle part ailleurs.
L’Europe, pour différentes raisons, se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde. Les perturbations des courants océaniques sont de plus en plus difficiles à appréhender. Les scientifiques observent depuis peu la présence d’une mystérieuse « tache froide » dans l’Atlantique nord, une région qui résiste au réchauffement climatique, suspectée de favoriser les étés étouffants en Europe. Sommes-nous déjà entrés dans l’ère de l’emballement climatique, avec des phénomènes que les chercheurs les plus pointus n’avaient pas anticipés ?
Je n’ai pas de réponse à ça. Mais commençons par maîtriser ce dont on dispose. C’est pour ça que je veux réunir tous nos experts, pour accumuler un certain nombre d’éléments qui sont interdépendants.
Êtes-vous parfois navré du niveau de connaissance des parlementaires quant aux réalités du climat et aux prédictions des scientifiques ?
Dans la commission Climat, on a affaire à des connaisseurs, quelle que soit l’orientation politique. En dehors de cette commission… c’est plus difficile.
On parle parfois du « blues des climatologues », désespérés par l’apathie des gouvernements alors qu’ils ont devant eux des relevés d’observation et des projections qui leur font redouter le pire. Y a-t-il aussi un « blues du ministre du Climat » ?
Pendant ma période de convalescence, j’ai lu les rapports du GIEC. Pas sexy pour un sou, mais tout de même, quand on s’enfile ça, oui, on peut comprendre le blues des scientifiques. Mais ce n’est pas ce que je ressens, tout simplement parce que ce n’est pas dans mon caractère. Si je n’écoute que les pessimistes, je baisse les bras. Je ne sers plus à rien. Au cabinet, depuis le début de la législature, on gère crise sur crise. Et alors, je dois m’en plaindre, pleurer, me mettre un oreiller sur la tête et ne plus sortir de mon lit ?
Faites-vous partie de ceux qui pensent que, pour mobiliser la population, il vaut mieux diffuser un message d’espoir qu’un discours catastrophiste ?
Non plus. Disons que je suis entre les deux. J’ai un pouvoir limité, mais si j’arrive à convaincre une personne, c’est une personne de convaincue. Si c’est dix, c’est dix. Je veux faire ma part.
En devenant ministre du Climat, vous n’avez pas choisi la facilité. Vous affrontez publiquement la plus grande crise existentielle de l’histoire de l’humanité. Dans trente ou cinquante ans, si c’est le chaos, on se souviendra peut-être qu’à un moment donné, Jean-Luc Crucke a été ministre du Climat. Et que, quand il était ministre du Climat, les émissions de CO2 étaient reparties à la hausse en Belgique, après vingt ans de baisse ou de stagnation.
C’est tout à fait juste. Mais le combat n’est pas perdu. Le climat n’a pas disparu des esprits. Quand on demande aux Belges s’ils pensent que les mesures en matière de lutte contre les dérèglements climatiques doivent être prioritaires, 80 % répondent que oui3.
Étrangement, cette préoccupation collective n’apparaît pas de façon évidente lors des élections,
à considérer les scores de Groen et Ecolo.
Parce que souvent, ces partis ont traduit écologie par sanctions. C’est marrant parce que moi, j’ai remplacé deux ministres Ecolo en devenant ministre du Climat et de la Mobilité. Et ces deux ministres, je constate qu’ils sortent de temps en temps pour me taper dessus.
Gilles Vanden Burre, le coprésident d’Ecolo, a déclaré que vous devriez en faire « beaucoup, beaucoup plus ».
Pourquoi n’a-t-il pas dit ça à ses ministres de l’époque ? Qu’est-ce qu’ils ont attendu pour le faire, si c’était si facile que ça ? S’ils reviennent au pouvoir, ils risquent de revivre aussitôt les mêmes difficultés. Je le dis, c’est l’heure des démocrates. Quand on se prétend démocrate, qu’on soit de gauche, du centre ou de droite, on doit être en mesure de présenter un programme commun sur le climat. Si on n’en est pas capable, qu’on ne s’étonne pas de voir en France un duel entre l’extrême droite et l’extrême gauche.
Ça veut dire que l’extrême gauche de Jean-Luc Mélenchon en France ou celle de Raoul Hedebouw en Belgique, si l’on s’en tient au seul enjeu de la transformation de nos sociétés vers un monde zéro carbone, n’est pas une solution d’avenir à vos yeux ?
D’abord, je précise que je n’ai jamais confondu l’extrême gauche avec l’extrême droite, parce qu’il y a une différence d’essence. L’extrême droite est xénophobe, raciste, tout ce qu’on veut, pas l’extrême gauche. Quand j’entends Raoul Hedebouw, je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il dit, mais ce n’est pas pour ça qu’on se regarde en chiens de faïence. Ce n’est pas pour ça que je le considère comme un monstre. Mélenchon… Je ne crois pas à son virage à 180 degrés. Tout à coup, il se met à parler de planification écologique.
Cette idée de planification écologique fait d’ailleurs penser à une analogie que vous avez déjà utilisée : le programme spatial de la mission Apollo. À l’époque, les Américains s’étaient donné dix ans pour marcher sur la Lune. Vous dites, voilà l’exemple d’un projet planifié, ambitieux, derrière lequel tout le monde s’est rangé, le privé comme le public, dans une collaboration vertueuse qui a déclenché des tas d’avancées humaines parallèles. C’est ce qu’il faudrait pour le climat, affirmez-vous.
Absolument, et d’ailleurs, sur la planification écologique, je pense que je peux être d’accord avec Jean-Luc Mélenchon. C’est peut-être le moment de parler de la Chine. Qu’on se comprenne bien, la Chine, c’est tout le contraire d’un paradis démocratique, je n’aimerais pas vivre dans un pays où le pouvoir est concentré dans un parti unique. Mais on a quand même beaucoup à apprendre de la Chine dans sa manière de marier climat et économie. Le but, c’est quoi ? Sortir des énergies fossiles. Les Chinois, ils visent la neutralité carbone pour 2060, les accords de Paris ont fixé le même objectif pour 2050. Très bien. Mais les Chinois, ça avance autrement plus vite qu’ici… Ils ont établi une planification pour sortir de cette dépendance aux énergies fossiles, et aucun pays ne réussit mieux qu’eux4. Énergie solaire, énergie éolienne, géothermie, nucléaire — je n’ai jamais été très chaud nucléaire, mais dans la phase transitoire, ce sera difficile de s’en passer. Les Chinois, ils construisent une centrale nucléaire en cinq ans. Pourquoi ça fonctionne mieux qu’en Europe ? Pouvoir politique unique, oui, mais économie concurrentielle. Les provinces chinoises se battent entre elles pour développer les meilleures technologies avec une culture de l’innovation ancrée dans les mentalités de ce pays ancestral. Et donc, en vertu de cette concurrence, les Chinois peuvent se permettre de débouler sur les marchés étrangers avec des prix nettement plus bas. Et nous, qu’est-ce qu’on leur dit ? Dumping ! Allez, il faut arrêter… Nous aussi, en Europe, on aide nos entreprises. Mais peut-être qu’on fait des choix qui ne sont pas toujours judicieux. Peut-être qu’on est comme de vieux canards croulants, qu’on manque de spin-off innovantes. Dans le gouvernement belge actuel, qu’est-ce qu’on dit ? Qu’il faut réaliser dix milliards d’euros d’économies. Je suis absolument d’accord avec ça, pas de problème. Mais il faut aussi dépenser la même somme pour doper les secteurs d’avenir, ceux qui nous sortiront des énergies fossiles.
C’est, en substance, une nouvelle théorie en vogue chez certains penseurs américains, à rebours des discours sur la sobriété énergétique ou la décroissance : pour répondre au défi écologique, il faut réhabiliter la notion d’abondance. Il faut un futur non pas de « moins », mais de « plus », où l’on consommerait plus de viande mais végétale, plus d’énergie mais propre, etc. Et, pour y arriver, il faut plus d’investissements, plus de croissance.
Je suis très étonné car beaucoup semblent l’ignorer, même au Conseil européen : l’Europe autorise les États, en ce compris les pays déficitaires comme la Belgique ou la France, à dévier temporairement de leur trajectoire budgétaire, à concurrence de 0,3 % du PIB par an d’ici 2028, et à condition que cette déviation soit le résultat d’investissements massifs dans la transition écologique. Il nous reste deux ans, soit quatre milliards pour la Belgique. Je pense qu’il n’est pas honteux ni illégitime de penser qu’un euro issu des caisses de l’État, ça doit amener deux euros en provenance du secteur privé. Ça ferait donc un total de douze milliards — j’arrondis à dix. Autrement dit, le montant qu’on doit économiser pour casser la dynamique de la dette, on peut aussi le trouver pour financer un programme de relance économique et de croissance dans les secteurs d’avenir.
Ecolo propose pour sa part de consacrer 1 % du PIB à la lutte contre les dérèglements climatiques.
Oui, c’est un peu l’idée, mais ici la manière de procéder est différente. Évidemment, il faudra proposer un plan solide et cohérent à l’Europe, et il faudra que l’Europe l’accepte. Prenons l’exemple du textile : cet argent ne servirait pas à soutenir une fabrique de l’ancien temps qui ne tiendrait plus le coup, mais une entreprise moderne et prometteuse, qui aurait changé son modèle, qui produirait aujourd’hui des vêtements zéro carbone. C’est pour ça que je dis qu’économie et climat sont inextricablement liés. Le climat — c’est inscrit dans l’accord de gouvernement — doit être décliné dans toutes les compétences, qu’elles soient économiques, fiscales, budgétaires…
Plus encore que le climat, n’est-ce pas le « vivant » qui devrait être la mesure de toute chose ? Car le changement climatique, ce n’est jamais que l’une des neuf limites planétaires, à côté de la biodiversité, la surexploitation des ressources naturelles, la pollution industrielle, l’agrobusiness… Ne faudrait-il pas plutôt un ou une ministre des Limites planétaires ?
C’est intéressant comme proposition. Un ministre des Limites planétaires… Mais, je le crains, on souffrirait du même problème qu’avec le ministre du Climat. C’est-à-dire quelqu’un qui soit responsable de tout mais n’en jouisse pas des compétences. Je rêve du jour où il n’y aura plus de ministre du Climat, où chaque ministre aura intégré la planification climatique et la lutte contre les dérèglements dans son portefeuille de compétences.
L’écocide vient de faire son entrée dans le nouveau Code pénal belge. Derrière ce terme, la loi cherche désormais à punir les auteurs d’atteintes exceptionnellement graves à l’environnement. On pense au philosophe français Baptiste Morizot, qui plaide pour que le principe d’habitabilité de notre planète soit érigé en « valeur boussole » du droit du XXIe siècle.
L’écocide, c’est l’idée qu’on ne peut plus considérer la destruction des écosystèmes comme un dommage collatéral inévitable de l’activité économique. J’ai d’ailleurs consacré une journée d’étude à Mons sur l’introduction de la criminalité verte dans le Code pénal. Tous ceux qui croient en la justice dans un État de droit se sont mobilisés pour que les crimes contre l’environnement soient dorénavant jugés devant les tribunaux. Évidemment, cette avancée est passée inaperçue. Pour le commun des mortels, écocide ça ne veut déjà pas dire grand-chose. Rien qu’avec ce mot, on perd 90 % des gens, et encore je suis optimiste.
La Belgique a intégré la « coalition des volontaires », ces plus de cinquante pays qui se sont réunis à Santa Marta, en Colombie, pour une première conférence internationale sur la sortie des énergies fossiles. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Il a fallu convaincre Bart De Wever pour que je puisse y aller, mais j’y suis allé. C’était quand même dans le cadre de l’accord de gouvernement… L’ambition de cette coalition, c’est de sortir peu à peu des énergies fossiles pour s’en affranchir complètement à l’horizon 2050. Bon, ensuite, on a besoin d’une feuille de route. Je sais que si je fais ça tout seul dans mon coin, j’en connais qui vont me dire : va faire un tour Jean-Luc, traverse le parc Royal et quand tu seras calmé, tu reviendras. Du coup, je me suis mis à travailler avec les Pays-Bas et le Luxembourg. Ça s’appelle le Benelux. Parce qu’on rencontre les mêmes difficultés, qu’on vit les mêmes réalités ! Chez nous, le gouvernement fédéral a dressé un inventaire des fameux quinze milliards d’euros de subventions aux énergies fossiles. On a ce document, c’est tout à fait neuf. On sait qui on finance et à hauteur de combien. On va pouvoir catégoriser les subventions, entre ce qui est utile, ce qui n’est pas justifié, ce qui est contradictoire avec les objectifs climatiques… Et on va ajuster les aides, mais pas du jour au lendemain. Parce que si vous faites ça, certaines familles ne pourront plus subvenir à leurs besoins. On va le faire progressivement, avec un échéancier. C’est comme ça qu’on obtiendra l’adhésion de la population, pas avec des « y a qu’à ».
Dans le combat pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, vous parlez beaucoup de transition énergétique. Quel est votre position sur l’élevage industriel ? On le sait responsable d’environ 8 % des émissions mondiales, sans parler de la pollution des eaux et des sols, l’accaparement des terres, le régime d’oppression sur les animaux ou les effets néfastes sur la santé humaine. Vous allez dire, ça ne fait pas partie de vos compétences ministérielles, mais qu’en pensez-vous en tant que citoyen éclairé ? Faudrait-il, comme certains le soutiennent, diminuer de moitié notre consommation de viande ?
La consommation de viande, et tout le monde le dit, est déjà en train de diminuer.
C’est vrai pour la Belgique, même si ces dernières années elle faiblit très doucement. Mais pas pour la France, où la consommation est repartie à la hausse, et c’est encore moins vrai à l’échelle mondiale.
En tout cas, j’entends pas mal d’agriculteurs qui se plaignent que l’on consomme de moins en moins de viande. J’ai été bourgmestre d’une commune rurale pendant vingt-deux ans (Frasnes-lez-Anvaing, entre Tournai et Ath), le monde agricole je connais. Ce que je vois, ce sont des gens qui aiment la terre. Et je ne ferai jamais le procès aux agriculteurs de ne pas aimer la terre ni de ne pas la connaître.
On ne parle pas des agriculteurs, qu’on sait souvent pieds et poings liés à un système qui les enferme dans la spirale de l’endettement, les pousse à produire toujours davantage, à optimiser leurs rendements… On parle plutôt de ce système, appelé agrobusiness.
Oui, les mégafermes qui se déploient de plus en plus, c’est vrai, c’est un problème. Mais on ne va pas modifier le système sans les agriculteurs. Sans établir un dialogue étroit et sincère avec eux. C’est pour ça que je plaide pour faire évoluer notre démocratie. Qu’on la rende plus participative et vivante. Que le citoyen puisse lui-même éprouver la difficulté que c’est de faire évoluer un système, mais qu’en même temps il en accepte le défi, parce qu’il l’a compris. J’ai toujours adoré l’exemple de l’avortement en Irlande. Pour des raisons religieuses, l’avortement était là-bas interdit. Comment ont-ils réussi à convaincre la population de lever cette interdiction, alors que 80 % de la population y était défavorable ? Par une assemblée participative. C’est une autre façon d’exercer la démocratie. Je sais bien que dans mon gouvernement, certains ne veulent même pas en entendre parler. À les croire, il suffirait de diminuer le nombre de parlementaires, de supprimer des niveaux de délibération et de décision et tout serait arrangé. Ça donnerait juste davantage de pouvoir à certains. Moi, je me méfie vraiment de certains quand ils ont du pouvoir entre les mains.
Dans un texte5 intitulé « Pourquoi les réacs rêvent-ils d’apocalypse ? », les essayistes canadiennes Naomi Klein et Astra Taylor s’inquiètent du délire des « accélérationnistes », ces puissants dont la politique vise non pas à réduire les risques mais au contraire à précipiter la fin. Dans le mouvement MAGA6, notamment le podcast de l’ancien conseiller de Trump Steve Bannon, le message tourne en boucle, renseignent les deux penseuses : « Le monde court à sa perte, préparez-vous pour la bataille finale. »
La théorie du chaos. Ça permet de légitimer l’avènement d’un sauveur, qui réglerait tout par autorité. Certains sont proches de ça en Belgique, je suis désolé de le dire.
Poutine, Trump, Milei, peut-être bientôt Le Pen, Weidel, Farage… Ce panorama politique réactionnaire, climatorelativiste, nous fait penser à une phrase de l’écrivain français Gaspard Kœnig, lue dans « Le Monde » en août dernier : « Le XXe siècle met du temps à mourir. Son agonie est insupportable et convulsive, mais il est condamné. »
Je préfère Gramsci7 et sa notion d’interrègne politique : « L’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. » Il faut être prudent face à l’extrême droite — non, le mot est trop faible. Il faut être intolérant vis-à-vis d’elle. Quand je vois une personnalité d’extrême droite entrer dans un parti démocratique… Je n’ai pas quitté le MR par hasard. Le mouvement évoluait d’une façon que… Je suis libéral et je continuerai de l’être. Mais je ne serai jamais conservateur. Je ne veux pas d’un monde figé dans les fantasmes de son passé.
Notes
- En vérité trois, mais on a manqué le quatrième à 0,1°C près.
- On détaille tout ça en page 78.
- Ces résultats sont issus de la sixième enquête nationale sur le climat, publiée au printemps 2026.
- Première émettrice mondiale de gaz à effet de serre, la Chine était encore en forte hausse au début des années 2020, mais elle semble amorcer une baisse depuis 2025.
- D’abord publié dans The Guardian en 2025 sous le titre The Rise of End Times Fascism, puis traduit en français dans Philosophie magazine en 2026.
- MAGA, pour Make America Great Again, courant politique nationaliste américain pro-Donald Trump.
- Antonio Gramsci, philosophe, écrivain et théoricien politique, membre fondateur du Parti communiste italien en 1921, puis emprisonné par le régime mussolinien de 1926 à sa mort.
Inclus dans le N°36
Ces articles sont à lire dans Wilfried N°36 et disponibles en ligne.
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