« Je veux débarrasser la Belgique de sa mentalité coloniale »
Sa famille a tout quitté quand elle avait quatre ans, la maison, les souvenirs, les jouets, les amis, le lac, les grandes forêts du Congo. C’était fuir ou mourir. Réfugiée à Bruxelles, Maguy Ikulu a grandi avec les insultes racistes, les dérapages sexistes, les actes de violence en tous genres, mais aussi parmi les figures féminines qui l’inspirent. « Je dois avoir une sacrée équipe d’ancêtres qui veillent sur moi pour que je sois là où j’en suis », relève-t-elle. Fondatrice d’une association féministe, attachée politique dans un cabinet du gouvernement bruxellois, elle brûle toujours d’un désir fou, celui de devenir la première Première ministre noire de Belgique.
Son enfance dorée n’a pas duré longtemps, c’est elle qui le dit. Quatre ans de paix à Bukavu, une vaste cité à l’extrême est de la République démocratique du Congo, à la frontière rwandaise, sur la rive sud de l’immense lac Kivu. Une cité construite en escaliers dont les habitations cascadent des collines jusqu’à l’eau. Bukavu-la-belle, la surnommait-on, comme Dick Annegarn chantait Bruxelles ma belle, la ville où Maguy Ikulu, née en 1992, trouvera refuge avec sa famille. Elle la prononce à la française, Brucselles, bien qu’elle n’ait jamais vécu en France. « À la maison, on parlait uniquement en swahili. C’est ma mère qui m’a appris le français. Allez savoir pourquoi, elle a toujours dit Brucselles. »
Quatre ans de paix dans une famille aisée, dont les revenus sont assurés par le père, chef de clinique. Dans cet environnement en proximité immédiate avec les espaces sauvages, dans ce pays qui abrite le deuxième plus grand poumon vert de la planète après l’Amazonie, Maguy Ikulu s’habitue à passer son temps dehors, au contact de la nature. « Forcément, sans le savoir, j’avais en germe une forte conscience écologique. À Bukavu, c’est pas comme en Belgique, tu ne ressens pas partout l’emprise totale de l’humain sur les paysages. Dans nos sociétés occidentales, l’éducation à l’écologie et à la nature est encore peu prégnante. Le capitalisme bouffe vraiment tout, c’est la mesure de toute chose. On nous présente la nature comme un produit à notre entière disposition, à exploiter de façon illimitée. »
Quatre ans de paix puis le génocide au Rwanda, en 1994, les réfugiés hutus qui affluent dans la région des Grands Lacs, la militarisation de Bukavu, la première guerre du Congo, et le gouvernant de la famille Ikulu qui alerte la maison : ils viennent d’arriver, si vous ne partez pas tout de suite ils vous tueront. Un homme compte jusqu’à dix, à dix il ouvrira le feu, sauf qu’il n’attend pas dix pour tirer, il faut un miracle pour que la mort ne fauche personne. Un autre pour que la famille traverse sans pertes la rivière Ruzizi, la mère manque de peu la noyade, la grand-mère est abandonnée au milieu des eaux. Elle survivra. Pendant le voyage qui conduit la famille en Belgique, Maguy contracte la malaria. Les médecins à Bruxelles lui donnent peu de chances.
Le youtubeur d’origine malienne LeChairman, dans un entretien pour son émission OuiHustle, s’étonne de la précision de ses souvenirs, alors qu’elle n’avait que quatre ans. « Je revoyais des scènes dans mes cauchemars, développe Maguy Ikulu au micro du Chairman. Ma mère m’a dit : c’est dingue, tes souvenirs sont exacts. J’en ai beaucoup plus que ma grande sœur, car à quatre ans la mémoire absorbe tout, alors qu’à six ans elle évacue tout. » Sa mère s’est promis de ne jamais remettre les pieds au Congo, Maguy y est déjà retournée. Elle y reviendra encore, car elle prépare un documentaire amateur pour sa fille. Un projet né d’une hantise. « Quand je suis devenue mère, j’ai commencé à redouter le moment où ma fille me poserait des questions sur son identité, sur notre histoire. J’ai décidé de sortir mon iPhone et d’interroger chaque membre de la famille pour recomposer le grand puzzle. »
Maguy Ikulu, diplômée en droit et en sciences politiques à l’ULB, a fondé le Dada’s Club, une association qui vient en aide aux femmes victimes de violences et de discriminations pour favoriser leur insertion professionnelle. Elle est aujourd’hui attachée politique chez Groen au sein du gouvernement bruxellois. Son entrée en politique remonte à 2021, lorsque le chef de cabinet de la ministre fédérale de l’Environnement de l’époque, Zakia Khattabi (Ecolo), l’engage comme assistante. A-t-elle avoué, lors du processus de recrutement, qu’elle couvait l’ambition de devenir Première ministre ? « C’est un rêve que j’ai en moi depuis que je suis petite. En tant que réfugiée de guerre, je me suis toujours intéressée au pourquoi. Pourquoi en est-on arrivé là ? Pourquoi ma famille a-t-elle été forcée de tout abandonner du jour au lendemain ? Pourquoi a-t-on subi autant de violences ? Je me suis mis en tête de devenir présidente pour mettre un terme définitif aux guerres. Un rêve naïf, illusoire, un rêve d’enfant, mais qui n’a jamais disparu avec les années. J’ai gardé un petit bout de cette magie qui éclairait mon regard de petite fille. Je voulais donc devenir présidente, sauf qu’en grandissant, j’ai réalisé qu’en Belgique on n’élit pas un président mais un Premier ministre. J’ai pensé : eh bien si c’est comme ça, je ferai tout pour devenir Première ministre, la première femme noire à ce poste de toute l’histoire du pays. »
Avant de démarrer l’interview, elle feuillette les dernières éditions de Wilfried. Ça lui rappelle qu’elle a longtemps songé à faire du journalisme son métier, elle se voyait bien reporter sans frontières, pour étancher sa « soif de justice ». Le journalisme n’est plus un désir, mais un objet de curiosité. La vie, comme elle dit, l’a amenée sur d’autres chemins, l’activisme, la politique. Là où elle pressent pouvoir faire quelque chose de grand.
Comment s’y prendre pour devenir la première Première ministre noire de Belgique ? Un pays où, sur 559 députés et députées (tous parlements confondus), huit sont issus de la diversité subsaharienne, dont deux femmes. Un pays qui ne compte aucun ministre noir, ni aucun secrétaire d’État noir, ni aucun bourgmestre noir.
Comme on vit sous un régime particratique, il faudra d’abord que je devienne présidente de parti. Que ce parti gagne les élections. Que je puisse ensuite toquer à la porte du roi pour qu’il me nomme formatrice. Et enfin, que je parvienne à former un gouvernement, dont je prendrais logiquement la tête.
Suivant ce plan stratégique, le choix d’intégrer Ecolo est-il judicieux ? Le parti, aujourd’hui, semble aux abois.
C’est surtout l’écologie politique qui est en souffrance. Je l’ai mesuré lors de la campagne pour les élections régionales, en 2024. La tactique, c’était de faire tous les marchés de Bruxelles. C’est comme si on avait tendu le bâton pour qu’on nous cogne dessus. Dès qu’on disait, bonjour nous c’est Ecolo, on sentait monter une vague d’animosité. Certaines personnes sur la liste se sont fait insulter, ont essuyé des crachats… La polémique autour du plan bruxellois de mobilité Good Move nous a coûté une partie de cette violence. Moi, j’étais chanceuse, j’ai été épargnée grâce à mon physique – pas que je sois jolie mais je suis menue, j’ai une petite voix, les gens pensaient que j’étais une adolescente alors ils préféraient s’en prendre aux autres. La raclée électorale qui a suivi n’a fait que renforcer mes convictions. Je ne me vois pas ailleurs que chez Ecolo. C’est le seul parti qui maintient l’écologie politique au cœur de son programme, qui entretient une vive démocratie interne, qui prône avec intransigeance le décumul des mandats, qui diffuse un esprit authentiquement humaniste. Je crois pouvoir le dire en connaissance de cause : j’ai fréquenté un cabinet socialiste et un cabinet Défi, j’ai été approchée par le CDH (aujourd’hui Les Engagés) et même le MR, je me suis renseignée sur tous ces partis. Je trouve qu’il y a chez les autres une mentalité presque mafieuse, un culte du pouvoir et de l’argent.
Et le PTB ? Les valeurs que vous attribuez à Ecolo pourraient l’être aussi au parti marxiste.
Je l’avoue : j’ai beaucoup hésité entre le PTB et Ecolo, mais ce qui m’ennuie avec le PTB, c’est qu’à moins de faire 50 %, la vocation de ses dirigeants consiste à rester dans l’opposition. Et quand on espère un jour devenir Première ministre, c’est un problème.
En cette même année 2024, vous avez aussi mené campagne pour les élections communales à Ganshoren. Cette petite commune de l’ouest de Bruxelles avait fait éclat lors du scrutin précédent, pour avoir élu à sa tête le premier bourgmestre noir de l’histoire du pays en la personne du centriste Pierre Kompany, le père de l’ancienne star du foot Vincent Kompany.
Oui, mais au sujet de ce couronnement à la forte charge symbolique, je dois dire que j’ai vite déchanté. Quand c’est arrivé, j’ai pensé : trop bien ! ça veut dire que c’est possible ! Après, j’ai découvert l’envers du décor, à savoir que cette élection était le fruit d’un pacte1 signé par Kompany pour ne rester que trois ans et non six au pouvoir à Ganshoren. Sa candidature était, comment dire… je cherche le mot exact… performative, voilà. C’était une candidature performative. Pour faire un score, et non pour mener à bien un projet de société.
Faire campagne à Ganshoren pour les communales, c’est autre chose que faire campagne partout à Bruxelles pour les régionales ?
Ah oui, je n’ai pas vécu la même expérience.
Les communales, j’ai adoré. Dans l’équipe, on se soutenait beaucoup, l’environnement était très familial et solidaire, et Ganshoren aussi, du fait de sa très petite taille, est une commune familiale et solidaire.
En France, Bally Bagayoko, le maire LFI de Saint-Denis, une ville populaire et métissée au nord de Paris, déchaîne les passions : il est l’objet d’une violente campagne raciste depuis son élection en mars dernier, le symbole d’une revanche des Français issus de l’immigration, et le client préféré de certains médias qui lui collent maintenant l’étiquette de « Barack Obama français », de « premier présidentiable noir de France ». À ce slogan, il répondait sur le plateau de LCI le 10 mai : « Le premier président héritier de l’immigration, ce sera pour la prochaine génération, je pense. Elle sera en plus grande capacité que la mienne. » C’est aussi votre opinion concernant le 16, rue de la Loi ?
Quand je vois la détermination des millenials et de la Gen Z, je me dis : tous les espoirs sont permis. On dispose d’une grande panoplie d’outils pour lutter contre l’extrême droite et toutes les forces qui entretiennent une mentalité raciste dans notre pays et cherchent à diviser la société. Des outils pour déconstruire l’esprit colonial, pour apprendre, pour s’éduquer, pour bâtir une société meilleure. D’ailleurs, si je devais un jour accéder au poste de Première ministre, l’un des piliers de mon programme serait de débarrasser la Belgique de sa mentalité coloniale.
En quoi cette mentalité se manifeste-t-elle aujourd’hui, dans la vie de tous les jours comme au sommet de l’État ?
Déjà, on vit dans un pays condamné à des milliers de reprises par les tribunaux pour avoir enfreint ses obligations en matière d’asile et d’immigration. Quand je vois la ministre Anneleen Van Bossuyt (N-VA) qui se rend au Congo pour dire aux habitants, ne venez pas chez nous, on ne veut pas de vous… c’est purement néocolonial. Après avoir abondamment pillé sa colonie, la Belgique décourage les Congolais de trouver refuge à l’intérieur de ses frontières. De même, quand je vois le ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot (Les Engagés), qui part en mission économique au Congo… Pourquoi doit-il encore aller au Congo ? Il prétend vouloir établir des relations cordiales de pair à pair avec les Congolais, mais on sait que c’est faux.
Sur la base de quels faits pouvez-vous l’affirmer ?
Dire qu’on veut établir une relation de pair à pair, c’est bien, le prouver, c’est mieux. En Belgique, on a eu à la Chambre une commission spéciale sur le passé colonial, censée aboutir à des excuses à adresser aux anciennes colonies. Au moment du vote lors de l’ultime séance (en décembre 2022), plusieurs partis de droite et de centre droit2 ont quitté la salle pour provoquer l’annulation du scrutin. Comment peut-on prétendre vouloir établir une relation saine avec un pays qu’on a anciennement colonisé lorsqu’au moment de le prouver par l’adoption de recommandations officielles, on quitte la pièce ? C’est comme ça au gouvernement, mais c’est aussi comme ça dans le quotidien des personnes racisées, celles qui ont subi et qui subissent encore le processus de racialisation. Elles sont en prise avec une société imprégnée de suprématie blanche. Elles vont donc systématiquement rencontrer des obstacles et des discriminations au cours de leur vie. Ça se voit partout, dans les médias, en entreprise, dans les écoles et les universités… En Belgique, les femmes noires ont de loin le taux d’employabilité le plus bas du pays, alors qu’elles ont l’un des taux de qualification les plus élevés3.
Vous arrivez en Belgique à l’âge de 5 ans, vous ne parlez pas français, vos parents vous inscrivent avec votre sœur dans une école de Jette où, dites-vous, vous étiez la seule Noire de la classe. Comment l’avez-vous vécu ?
J’ai tout de suite été confrontée au racisme structurel. On nous moquait, ma sœur, Princesse, et moi, pour nos coiffures traditionnelles tressées par notre mère, on nous enfonçait des ballons de basket dans le ventre, les filles disaient que j’étais moche, que je ressemblais à du caca. Dans la rue, les agents pouvaient se montrer menaçants et méchants avec nous. Une forme de persécution hélas banale pour des afrodescendants.
Le quotidien « Le Monde » évoquait, dans son édition du 18 mai, le cas des « repats », des Français issus de l’immigration qui décident de s’installer dans le pays de leurs ancêtres. « Nous nous sentons détestés dans un pays que nous aimons », déplorent-ils. Dès l’école maternelle, ils ressentent une « charge raciale », selon l’expression de la journaliste d’origine congolaise Douce Dibondo, notion qui englobe les violences physiques mais aussi les micro-agressions, le fait d’être toujours interrogé sur vos origines, le désir des autres de toucher votre chevelure crépue. Selon une récente étude4, 80 % des personnes perçues comme « noires » disent avoir été exposées aux violences et aux discriminations raciales — c’est dix points de plus que les personnes perçues comme « arabes » et vingt de plus que les « métis ».
À l’ULB, j’ai raté des travaux pratiques qui m’ont fait rater des examens : j’en ai la conviction, certains de ces échecs s’expliquent par ma couleur de peau. Je voyais des camarades qui ne fournissaient pas le quart de mon effort et qui réussissaient haut la main, quand moi, la seule étudiante racisée du TP, dans cette faculté de droit très élitiste, j’étais aussi la seule étudiante en échec.
Cette discrimination, vous la ressentiez à l’écrit comme à l’oral ?
À l’oral, c’était encore plus vicieux car s’ajoutaient aux soupçons de racisme, des actes de sexisme. On avait en face de nous certains professeurs accusés plus tard de faits de misogynie et de harcèlement sexiste. Imaginez-nous : être une jeune femme, se présenter pour un examen qui va peut-être décider de votre avenir et sentir que le professeur en face de vous ne vous écoute pas, il vous reluque. C’est extrêmement déstabilisant. Cette manifestation d’une intersectionnalité entre racisme et sexisme explique en partie pourquoi j’ai raté trois fois ma deuxième année de bachelier et encore trois fois ma troisième année. Sept ans pour décrocher mon bac ! À cause de quoi j’ai perdu mon statut de boursière, j’ai dû bosser pour payer mes études. C’est l’un des paramètres qui m’ont entraînée dans cette spirale de l’échec, mais il y en a d’autres. Le plus évident, c’est le syndrome PTC, post-traumatique complexe, dont je souffre depuis toute petite, conséquence de toutes les violences endurées – la guerre, le harcèlement scolaire, mais aussi les violences sexuelles que j’ai subies quand j’étais enfant. Ce syndrome se manifeste par des crises de panique régulières qui peuvent conduire à une perte de connaissance, par une anxiété généralisée, par des troubles du sommeil, une incapacité à dormir seule ou dans le noir… J’ai traversé, pendant ces années d’étude, une souffrance infinie.
Durant votre master en sciences politiques, vous effectuez un stage au sein du cabinet de la socialiste Fadila Laanan, alors secrétaire d’État à la Région bruxelloise. Pourquoi chez elle ?
Je faisais mon mémoire sur la représentation des femmes d’origine immigrée. C’était l’une des seules membres d’un gouvernement, à l’époque, qui avait des origines africaines (les parents de Fadila Laanan, naturalisés belges, ont grandi au Maroc). Elle était venue dans notre auditoire pour évoquer son parcours. Elle s’était décrite comme ultra-féministe. Elle avait dit, ça je ne vais jamais l’oublier : « Moi, dès que j’entends une remarque misogyne, je saute sur la table pour remettre le coupable à sa place ! » Je suis allée la voir après le cours, je rêvais aussitôt de faire un stage d’observation dans son cabinet.
On pressent que tout ne s’est pas passé comme espéré.
L’un des collaborateurs de Fadila Laanan m’a agressée sexuellement. Il m’a harcelée. Un baiser non désiré, des mains qui me frôlent les fesses et les seins, des accolades insistantes, des irruptions dans mon bureau sans s’annoncer alors que j’avais fermé la porte. Chaque fois que je parle de cette affaire, mon cerveau oublie le nom de l’homme, pourtant je sais parfaitement comment il s’appelle. Je suis allée voir Fadila Laanan. Je lui ai dit, je vais avoir besoin de ton soutien parce que je compte porter plainte à la police, j’ai aussi les retranscriptions de mes séances chez le psy que je peux te montrer. Elle m’a répondu qu’elle ne pouvait rien faire pour moi. Je pense qu’elle a eu peur pour son image, pour l’image de son cabinet, je pense aussi qu’elle a subi un choc, c’était un collaborateur dont elle était proche.
Vous avez tout de même porté plainte ?
Oui, même s’il m’a fallu beaucoup de courage. J’arrivais au bout d’un long et pénible parcours universitaire, j’étais à l’aube de ma carrière, je craignais de tout foutre en l’air – c’est ce qui est encore plus pernicieux et tragique. La policière s’est montrée extrêmement gentille. Elle m’a conseillé de ne pas abandonner mais de ne pas médiatiser l’affaire pour ne pas que ça m’explose à la figure. Aujourd’hui, d’un point de vue judiciaire, je sais que c’est mort, car c’est ma parole contre celle de l’agresseur, je n’ai aucune preuve à apporter. Mais je ressens de la rage, c’est pour ça que j’ose en parler. Plus aucune femme ne doit avoir peur de dénoncer des actes d’agression sexuelle.
Lorsque vous apprenez votre admission au sein du cabinet de l’écologiste Zakia Khattabi, alors ministre fédérale de l’Environnement, cette fois en tant que salariée, à quoi pensez-vous aussitôt ?
Je me dis, ouf, j’ai un taf. Je vais enfin gagner ma vie. À l’époque, je n’avais plus de revenus, j’étais en train de plonger dans la précarité et je venais d’apprendre que j’attendais un enfant. D’ailleurs, lors des entretiens d’embauche chez Ecolo, j’ai dissimulé ma grossesse. J’avais trop peur que ça ruine mes chances. Quand on m’a dit que j’étais prise, j’ai tout de suite avoué. J’étais prête à entendre, désolé madame, dans ce cas vous devez renoncer au poste, et j’étais prête à l’accepter. À ma grande surprise, le chef de cabinet, dont je devais être l’assistante, m’a dit : tu rigoles ou quoi ? Félicitations pour le job et félicitations pour l’enfant !
La figure de Zakia Khattabi, personnalité politique de premier plan issue de l’immigration marocaine, vous a-t-elle inspirée ?
Déjà, je craignais en entrant dans un cabinet fédéral de m’immerger dans un milieu hyper strict, coincé, élitiste et blanc. En fait, c’était très diversifié et très ouvert. Zakia et son chef de cabinet sont parmi les personnes les plus humaines que j’ai eu la chance de rencontrer. C’est Zakia qui m’a poussée à m’inscrire sur les listes régionales et communales de 2024. C’est elle, en politique, qui m’a le plus inspirée. C’est elle qui a nourri mon écoféminisme. Elle est parvenue à démontrer au sein de son cabinet à quel point les questions sociales, féministes et écologiques sont inévitablement imbriquées, c’est elle qui a insufflé une vague sociale chez Ecolo. Quand je suis rongée par le doute, je pense à elle. Je pense à ce qu’elle m’a répondu un jour, quand je lui ai demandé comment elle faisait pour tenir le coup. Elle m’a dit : « Si moi je pars, si je dépose les armes, qui va défendre des gens comme ma mère, des gens qui ont tué leur santé pour gagner le smic, des gens que la société écrase ? Parce que tu sais, Maguy, ceux qui continueront d’occuper les lieux de pouvoir, ils s’en foutent de ces gens. »
Et quand vous étiez aux études, que vous ne voyiez pas de lumière au bout du tunnel, que le sort semblait s’acharner contre vous, à qui pensiez-vous ?
Mon mari, qui à l’époque était mon copain, m’a été d’une grande aide. Je pensais aussi à ma mère, à ma grand-mère, à ma sœur. Sans ces personnes, je ne serais pas ici en train de vous parler, sincèrement. Rien que de l’évoquer, je sens les larmes me monter aux yeux. Je pensais aussi à mes ancêtres. J’y pense encore souvent. Je ne suis pas une personne religieuse, mais je suis une personne profondément spirituelle. Je crois qu’il y a des… qu’il y a des lumières, des énergies divines qui nous entourent et nous dépassent, nous guident et nous protègent. Je dis toujours que je dois avoir une sacrée équipe d’ancêtres qui veillent sur moi, vu la chance que j’ai dans ma vie malgré les vents contraires.
Vous évoquez souvent, en citant des membres de votre famille, des femmes, mais beaucoup moins votre père par exemple, chef de clinique au Congo avant de devenir médecin sans frontières.
Ma famille, c’est avant tout une lignée de femmes fortes, résistantes, qui ont survécu à des choses innommables. À commencer par ma mère. Elle mériterait un biopic. Une femme métisse née d’un père belge, arrachée à sa mère pour qu’elle se sauve en Belgique avec ses sœurs et ses filles. Elle a survécu à des incestes, au génocide, à la guerre, au déracinement. Elle a vraiment survécu au pire. Mon père, il a soigné et accompagné beaucoup de femmes victimes de violences, je crois avoir hérité de lui son immense empathie. C’est un philanthrope extrêmement généreux. Mais comme il voyageait beaucoup, je le voyais peu, à peine trente jours par an. C’est court pour tisser des liens forts.
Quel regard vos parents posent-ils sur votre itinéraire ?
Chez mon père, je crois voir beaucoup de fierté, mais il l’exprime peu. Je le perçois lorsque lui, un homme de 74 ans, prend le temps d’écrire sur Facebook des messages pour me tresser des lauriers. Chez ma mère, c’est ambivalent. Elle n’aime pas du tout la féministe radicale que je suis devenue. Selon son système de croyances, la femme doit être soumise à son mari. C’est elle qui a fait naître en moi mon féminisme. Je voulais être à l’opposé du modèle qu’on m’a toujours inculqué. Même chose avec l’écologie : je ne sais pas si ma mère pourrait comprendre ce mot. Pour elle, le féminisme ou l’écologie, ce sont des concepts de Blancs. Ce sont des questions auxquelles nous, les Noirs, ne comprendrons jamais rien. Ma mère est raciste parce qu’elle a grandi dans une famille belge qui possédait des entreprises coloniales. On lui a inoculé l’idée que les Noirs sont inférieurs aux Blancs. Elle ne comprend pas mon point de vue sur les choses et je ne comprends pas le sien. Au bout de nombreuses séances de thérapie, j’ai fait la paix avec ça. J’ai accepté l’idée que ma mère appréhende le monde à la limite de ce qu’on lui a appris. Avec mon père aussi, j’ai pu me fâcher. On ne s’est pas adressé la parole pendant un an.
Que s’est-il passé ?
Je me suis installée avec mon copain avant qu’on soit mariés. C’était pendant la pandémie, ça s’est fait par la force des choses. Selon notre tradition, c’est interdit, sauf que moi je m’en tape. Mon père l’a très mal vécu, il m’a dit que je déshonorais la famille. Il m’a dit que ma place n’était plus ici. Un an après, quand il m’a rouvert la porte, je lui ai annoncé que c’était trop tard, je ne reviendrais plus.
À votre tour, vous êtes mère. L’expérience de la parentalité, et plus spécifiquement de la maternité, a-t-elle affiné votre regard sur la société ?
En Belgique, on donne aux femmes l’un des congés de maternité les plus courts d’Europe et aux hommes un congé de paternité trois fois moins long que celui des jeunes mères ─ et encore, ils ne sont pas obligés de le prendre en intégralité. Quel message envoie-t-on ? Que la place des hommes est au travail, pas dans les couches ? Cet écart, c’est le début des inégalités. C’est étrange, car quand on est enceinte, on est une reine, et une fois qu’on a accouché, on a l’impression d’être punie d’avoir donné la vie. On touche un salaire réduit, on dirait qu’on dérange chaque fois qu’on se promène avec son bébé dans l’espace public… Sans parler du corps, qui a sévèrement encaissé. J’ai deux enfants en très bas âge et j’ai fait deux dépressions post-partum. La première fois, j’ai très mal vécu la transformation de mon corps, j’ai fait une chute hormonale, j’étais complètement paumée, je découvrais ce qu’était la maternité. La deuxième fois, c’est parce que ma fille a rencontré de graves problèmes de santé dès la naissance. Son pronostic vital a même été engagé. Moralement, ça m’a complètement bousillée. Elle a maintenant 1 an, elle va un peu mieux et moi aussi. Je ne suis pas encore prête à me lancer avec ardeur dans une campagne électorale, mais la force reviendra. Je n’ai pas oublié mon rêve de petite fille.
Inclus dans le N°35
Ces articles sont à lire dans Wilfried N°35 et disponibles en ligne.
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