Nous partageons le compte-rendu, forcément subjectif, du rédac chef de Wilfried François Brabant.
Ce jeudi 15 janvier se tenait au palais de justice de Namur l’audience dans l’affaire initiée par Claude Eerdekens contre la journaliste Mélanie De Groote. Cette dernière a publié en octobre 2024, dans les pages du magazine Wilfried, un portrait-enquête de l’ex-bourgmestre d’Andenne. Lequel a menacé en réaction de la poursuivre en justice. Menace mise à exécution.
D’autres sentiments personnels mis à part, j’étais assez curieux de voir comment le procès allait se dérouler. Je n’étais jamais rentré dans un tribunal depuis mes études de journalisme au début des années 2000. Pour un exercice de chronique judiciaire, nous avions alors passé une matinée au palais de justice de Bruxelles.
Premier constat en arrivant au tribunal civil de Namur, jeudi matin : Mélanie n’est pas seule. Des membres de sa famille, des amis, des consœurs et confrères sont venus pour la soutenir dans ce qui s’apparente à un moment de vérité, après plusieurs mois de stress aigu et d’anxiété enfouie. Non, Mélanie n’est pas seule. Le stress et l’anxiété n’en demeurent pas moins là.
Second constat : Claude Eerdekens, lui, est absent. Toutes ces manœuvres d’intimidation et ces rodomontades pour finalement ne pas apparaître le jour J ? Ne même pas vouloir écouter la plaidoirie de son avocate, les arguments de la partie adverse ? Curieux.
Nous entrons dans la salle. La présidente présente brièvement la procédure. Mélanie est assise face à elle, au premier rang, bien seule pour le coup. Puis l’avocate de Claude Eerdekens, Me Macqua, entame sa plaidoirie. Je m’attendais à entendre un exposé forcément partial. Ce sera au final bien pire que ce que j’imaginais. Un argumentaire par moments absurde, aberrant à mes yeux, qui renforce en moi la conviction que toute cette affaire est non seulement ridicule, mais qu’elle constitue un très inquiétant épisode dans une démocratie comme la Belgique.
L’avocate de Claude Eerdekens sort la grosse artillerie pour qualifier le contenu de l’article de Mélanie : propos diffamatoires, calomnies, injures, infractions à la déontologie journalistique, atteinte à la vie privée… J’en passe. Au final, Claude Eerdekens en serait ressorti « profondément blessé ». L’avocate de l’ancien ministre dénonce « la mécanique des boules de feu médiatiques en période électorale ». Elle poursuit : « Ces dix pages, publiées dix jours avant les élections communales, sont un véritable assassinat politique ». Ah ouais, carrément. Et vous savez quoi ? « L’article a atteint sa cible. » J’imagine que l’avocate réfère par là à l’authentique branlée subie par Claude Eerdekens le 13 octobre 2024 : la moitié de ses voix personnelles perdues par rapport au scrutin de 2018. Depuis, il n’est plus bourgmestre, mais reste échevin et président du CPAS d’Andenne.
L’avocate s’adresse alors à la présidente. « Je vais vous donner un exemplaire du magazine, pour que vous puissiez vous faire une idée. » L’avocate s’avance, marche quelques pas et remet un exemplaire du Wilfried n°28 à la présidente. L’a-t-elle elle-même acheté en librairie ? Cela fera au moins 19 euros qui ont indirectement contribué à rémunérer un libraire, une équipe de journalistes et de graphistes, les ouvriers de notre imprimerie à Liège, et quelques autres personnes essentielles dans notre chaîne de production.
Bon, sans rire, j’espère que la présidente lira l’article. Je conseillerais aussi à quiconque désirerait former sa propre idée sur le fond de cette affaire d’en faire de même. Rien de tel que plonger dans les sources primaires pour instruire un dossier.
L’audience se poursuit. L’avocate entreprend l’analyse hasardeuse de quelques passages clés de l’article. « Les mots sont lourds, ils sont forts. » Exemple brandi d’un de ces mots lourds et forts : « le potentat d’Andenne ». Oufti, purée, l’insulte ! Ouvrons donc le dictionnaire au mot potentat. « 1. Souverain absolu d’un grand État. 2. Celui qui exerce un pouvoir despotique, tyrannique. 3. Personnage important, qui possède un pouvoir excessif (du fait de sa richesse, de sa situation hiérarchique ou sociale). » Je rappelle ici que Claude Eerdekens a exercé sans discontinuer la fonction de bourgmestre d’Andenne pendant cinquante-deux ans. Qu’il était réputé pour ses colères noires, ses emportements et son contrôle autoritaire sur sa Ville. Et qu’au-delà d’Andenne, il s’est fait une spécialité de manier l’insulte, au parlement ou ailleurs, envers quiconque lui déplaisait, que ce soit au sein de son parti ou en-dehors. Que Claude Eerdekens possède aussi des qualités de gestionnaire et de visionnaire, c’est l’évidence même. Ces qualités étaient d’ailleurs soulignées, largement, dans l’article de Mélanie De Groote. Mais qu’un mandataire de son calibre se vexe de l’utilisation du mot « potentat » pour le décrire, franchement… Fallait-il vraiment aller au tribunal pour entendre ça ?
Bref, l’avocate du potentat poursuit sa plaidoirie. « Sur les dix pages de l’article, pas une seule ne laisse souffler le lecteur. » Je suis mal placé pour l’affirmer, mais si tel était le cas, j’observe juste que c’est ce qu’on enseigne dans toutes les écoles de journalisme du monde. Injecter du tempo dans ses articles, enlever le gras, densifier le propos. Pendant ce temps, l’avocate s’acharne à dénoncer « la malignité de cet article » : « la cible est ridiculisée de façon constante. »
On en vient à l’un des morceaux les plus épineux : les comportements sexistes de Claude Eerdekens décrits dans l’article. « Des rumeurs », selon l’avocate du potentat. Ah ? Rappelons ici que Mélanie a patiemment recueilli de nombreux témoignages directs, qui corroborent le portrait d’un homme pas avare d’insinuations graveleuses, déplacées, misogynes. Et précisons au passage que, nulle part, Mélanie n’emploie dans son article le qualificatif de « harcèlement sexuel ».
« En cinquante ans de mayorat, aucune plainte n’a été déposée contre Claude Eerdekens », indique l’avocate du potentat. Qu’est-ce que cela prouve ? Rien du tout.
Arrive le pompon, le plus farfelu. L’accusation d’assassinat politique, de complot anti-Eerdekens fomenté depuis la rédaction de Wilfried. « C’est un choix délibéré de publier un tel article en période électorale », lance l’avocate. Je vais le dire tout net : en tant que rédacteur en chef, j’avais à l’été dernier bien d’autres soucis que de manigancer en vue de renverser le bourgmestre d’Andenne. Et en tant que citoyen d’un monde qui tourne fou, j’avais aussi bien d’autres motifs de préoccupation que l’issue du scrutin communal à Andenne.
Dans un plaidoyer pro domo diffusé sur sa page Facebook en octobre 2024, Claude Eerdekens avait déjà donné dans ce registre-là. « Tout cela est orchestré par une main invisible qui se sert de la haine de certains élus à mon égard pour tenter de s’emparer de la ville et la gérer aux profits d’intérêts particuliers », écrivait alors le bourgmestre. J’avais pris ça comme une réaction à chaud, à mettre sur le compte de la colère. Je n’imaginais pas qu’il allait s’entêter dans un argumentaire aussi insensé. Pour une réponse factuelle, notamment sur le calendrier de notre publication, je renvoie donc aux précisions que nous avions publiées sur le site Internet de Wilfried il y a un peu plus d’un an.
Par la voix de son avocate, Claude Eerdekens maintient donc sa stratégie de défense grotesque et complotiste. « La journaliste a bâti son dossier à charge en sélectionnant les griefs. Pourquoi attendre ce moment, dix jours avant les élections si ce n’est pour atteindre son objectif, à savoir la destitution du bourgmestre ? C’est un choix délibéré, mûrement réfléchi. »
Je cite ici la réplique de Me Mouffe, l’avocat de l’Association des journalistes belges (AJP) qui défend Mélanie : « C’est faire beaucoup d’honneur à la fois à Mélanie De Groote et à Wilfried d’affirmer qu’un seul article soit en mesure de faire perdre les élections à un bourgmestre qui est au pouvoir depuis cinquante-deux ans. »
Toute cette histoire confirme en tout cas un élément qui se trouvait dans l’article de Mélanie : Claude Eerdekens « use et abuse de l’attaque en justice ». Comme l’a rappelé Me Mouffe dans sa plaidoirie, Eerdekens s’est lui-même vanté d’être « le Lucky Luke du contentieux ». En 2014 déjà, un journal avançait le chiffre d’au moins 200 actions en justice de sa part. Ces affaires engagées à tire-larigot, le plus souvent perdues, avaient valu à Claude Eerdekens d’être surnommé « le débouté bourgmestre » dans le petit monde politique wallon.
À la fin de l’audience, la présidente du tribunal a proposé à Mélanie, assise face à elle, à l’avant de la salle, de prendre elle-même la parole pour apporter quelques précisions complémentaires à la plaidoirie de Me Mouffe. Je livre ici l’essentiel dans les propos de Mélanie : « Pour écrire mon papier, j’ai recueilli 33 témoignages. J’ai 856 minutes d’interviews au total. Je croise mes sources. Je n’ai pas traité à la légère les accusations de comportement sexiste. » Elle ose même conclure : « Quoi qu’il en soit, si j’ai effectivement les capacités de nuisance exprimées ici, envoyez-moi à Washington et je résous un problème mondial ! » Sacrée Méla.
Claude Eerdekens réclame, par la voix de son avocate, un euro de dommages et intérêts. Cela peut paraître minime. Dans la citation à comparaître, la formulation était toutefois plus ambiguë. Il était question de contraindre Mélanie De Groote à « verser la somme d’un euro à titre provisionnel, sous réserve d’augmentation en cours d’instance ». Ce sont les dangers contenus dans cette petite phrase-là qui ont poussé Mélanie à souscrire à une assurance en dommages et intérêts, 350 euros par an (un total de 700 euros pour 2024 et 2025). Une somme conséquente pour une journaliste indépendante. Claude Eerdekens va-t-il la lui rembourser ? Et les nuits d’angoisse ? Les heures passées à mûrir sa défense plutôt qu’à travailler, qui les lui remboursera ?
Jugement attendu au début de mois de mars.
En attendant, je conseille à chacun de se forger sa propre opinion en lisant l’article, mais j’inviterais aussi chacun à considérer Mélanie De Groote autrement que sous l’angle de « la journaliste qui a eu un procès contre Claude Eerdekens ». Des articles, Mélanie en a écrit beaucoup d’autres. Elle entend en rédiger encore bien d’autres. Quant à la rédaction de Wilfried, nous aspirons à tourner la page de ce mauvais feuilleton dès que possible. Pour nous concentrer enfin sur notre raison d’être : le journalisme. Si on nous laisse faire…
François Brabant
Rédacteur en chef / Wilfried Mag
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Post-scriptum : Le président du Parti socialiste, Paul Magnette, a publiquement dénoncé en mars 2025 l’action en justice engagée par Claude Eerdekens contre Mélanie De Groote. Voici ce qu’il déclarait alors dans La Libre : « J’ai toujours dit que je contestais radicalement le recours à la justice dans les conflits avec les médias. À Andenne, je leur ai fait savoir que je trouvais que c’était une mauvaise idée. Un conflit avec un média, ça arrive, mais ça doit se régler en discutant avec les journalistes, autour d’un café par exemple. »