Starbucks, empire du greenwashing

N°33 / Hiver 2025
Journaliste Anna Soyez

Derrière les affiches vantant les mérites d’un gobelet recyclable mais non recyclé, derrière les poubelles de tri non triées, Starbucks — comme bien d’autres multinationales — finaude avec la vaste et complexe législation des déchets. Enquête au peigne fin.

Depuis sa vitrine, la sirène suit les passants du regard. Joconde des stations de métro, elle observe les clients faire la file devant le comptoir, scruter le copieux menu et épeler leur prénom aux baristas en blanc et rouge. Elle sourit à la vue d’un « Sophie » mal orthographié, une subtilité marketing dont elle garde le secret. Novembre a beau avoir commencé il y a peu, les effluves de Noël s’imposent déjà dans le Starbucks de la gare de Bruxelles-Central. Les roulés à la cannelle et autres douceurs luisent de beurre et de sucre derrière la vitrine. Les navetteurs pressés manipulent maladroitement leur café bouillant, tentent d’y tremper leurs lèvres et se ravisent aussitôt.

Créé en 1971 à Seattle, le café préféré de l’American way of life s’est confortablement installé en Europe. Le premier établissement de Belgique a posé ses valises à l’aéroport de Bruxelles durant l’été 2008, alors qu’American Boy d’Estelle et Kanye West dominait les charts, que les leggings étaient encore de bon goût et que les activistes s’alarmaient de la grande île de plastique régnant dans le Pacifique nord1. Dix-sept ans plus tard, Kanye West s’est rebaptisé Ye, les leggings ont été bannis et la soupe de plastique a pullulé dans l’océan pour atteindre près de dix fois son volume. Les Starbucks, eux, sont désormais une vingtaine à s’être installés en Belgique, dont treize sont regroupés en région bruxelloise.

Raffolant des gares et halls des départs de toutes sortes, les gobelets en plastique paraphés se sont multipliés. Un œil sur son téléphone et l’autre sur sa montre, un client se lève et afonne son latte macchiato. Avant de courir prendre son train, il s’arrête devant le petit meuble à poubelles devant la sortie. Devant lui, deux trous séparent les « déchets ménagers », à gauche, des « déchets recyclables » à droite. Please, recycle ! lui somme la poubelle. Il hésite. Son gobelet est malléable comme du carton, mais brille comme du vernis. Il le retourne à la recherche d’un indice. Un logo représente une petite tortue se faisant intoxiquer par un sac. « Attention. Produit contenant du plastique. Recyclable — please, recycle ». Recyclable, donc, trou de droite. Le gobelet disparaît et l’homme quitte le café. S’il s’était penché un peu plus, il aurait remarqué que le réceptacle sous les deux cavités n’est qu’un seul et même sac noir.

« Nous, les baristas, on trie nos déchets derrière le comptoir. » Sandra, de son nom d’emprunt, a travaillé pour plusieurs Starbucks en Wallonie et à Bruxelles. Elle prend encore quelques shifts de temps en temps. « En cuisine, on trie dans le sac bleu, jaune et les restes. On m’a même dit qu’à Brussels Airport, ils ont une poubelle pour le marc de café ». Quand on lui montre la poubelle incriminée, celle des clients, elle fait la moue : « C’est un faux tri. Ça ne sert à rien, ce sont les mêmes sacs, on remet tout dans une grande poubelle après. »

Il y a quelques mois, des poubelles flambant neuves, avec de petites consignes imprimées sur le couvercle, ont débarqué dans tous les Starbucks. Le tri, lui, n’est pas arrivé dans cet élan : « Quand on a eu les nouvelles poubelles, tout le monde était un peu révolté. On voyait qu’on mettait les mêmes sacs partout. C’était illusoire. » Une indignation qui s’est muée en un haussement d’épaules. « Je pense qu’au fond, le manager était de l’avis des employés. Il se rendait compte que c’était débile. Mais c’est comme ça partout dans l’horeca», explique Anouck, une collègue de Sandra, également sous anonymat. « Mais on est obligé de mettre le même sac partout, vu que les clients trient mal. On ne peut pas mettre un sac mal trié avec les PMC.» Si le tri est mal fait à la source, qu’est-ce qu’une employée lambda peut bien y faire ? « On ne va pas mettre nos mains dans la poubelle », concluent les baristas, un peu ennuyées. C’est bien dommage, mais « c’est comme ça ». Serait-ce déjà la morale de l’histoire ?

Trier correctement, c’est le lointain souvenir d’un atelier à l’école primaire, calé un jeudi après-midi entre la semaine de l’éducation sexuelle et la prévention antidrogue. Trier correctement, c’est noté sur un calendrier Tibi accroché dans la cafétéria, à côté du tirage de la cacahuète de Noël. Trier correctement, pour beaucoup, c’est au mieux vaporeux, au pire, d’un inintérêt total. Et ceux qui le font correctement peuvent être découragés par la nonchalance des autres. Sans vouloir caricaturer tous les clients, Sandra se demande si leur tri erroné ne découlerait non pas de mauvaise volonté, mais d’une incompréhension : « Les clients n’arrivent pas à comprendre si ces gobelets sont en plastique ou en carton, et s’ils se recyclent ou pas. »

Pointé du doigt pour son utilisation massive de plastique à usage unique, Starbucks est d’abord passé du tout-en-plastique au carton plastifié. Récemment, la firme a investi dans une résine spéciale composée de minéraux pour créer un gobelet compostable. Si pas composté, au moins recyclable avec les cartons, en théorie. Instauré en France début 2025 avec la promesse d’être disponible « sur d’autres marchés » d’ici la fin de l’année, ces petits bijoux d’innovation n’ont, à l’heure d’écrire ces lignes, pas encore franchi les frontières belges. Les gobelets qui transitent dans nos poubelles sont restés au stade bien moins reluisant du carton recouvert de plastique. Pourtant, les gobelets restent présentés comme recyclables. « Pour être entièrement recyclable, il vaut toujours mieux être composé d’une seule matière. » Alain Jonas est physicien et chercheur en nanotechnologies à l’UCLouvain. Il nous répète la même chose qu’à ses élèves : « Sur les cartons étanchéifiés par un film plastique, les avancées du recyclage ne sont pas encore assez poussées pour détacher cette fine pellicule du carton. Techniquement, c’est presque impossible. »

Chez Fost Plus, qui s’occupe de la coordination entre les industriels, les chaînes de tri et le recyclage, le fait que la consigne pour les gobelets soit la « poubelle bleue » fait lever un sourcil : « Un gobelet de ce type n’est ni admis dans le sac PMC, ni dans les cartons. Certes, ils sont en théorie recyclables, mais ils sont sales et recouverts de plastique. La consigne de tri pour le carton, c’est qu’il soit sec et propre, et on ne peut pas séparer les matières. » L’attachée de presse est catégorique : « Ces gobelets, ils ne peuvent finir qu’à l’incinérateur. » Au-delà du fait que les gobelets sont, de fait, pauvrement pris en charge, si Starbucks ne met pas en avant leur funeste destin, il ne le dément pas dans ses chiffres. Au total, à l’échelle mondiale, seuls 14 % des emballages produits par Starbucks sont réutilisables, recyclables ou compostables2.

J.D. Salinger se demandait où vont les canards de Central Park lorsque le lac est gelé en hiver. L’auteur fait voyager le héros de L’Attrape-cœurs dans tout New York pour trouver la réponse. Sa question semble, d’un coup, un peu similaire à la nôtre, tant l’errance pour savoir qui est responsable des déchets d’une multinationale ressemble à celle de Holden Caulfield. Le volet se baisse sur le Starbucks du métro de la station Schuman. Anissa y travaille comme étudiante, entre deux cours à l’université. Elle a déjà fait plusieurs contrats avec Starbucks, « avec Autogrill, en réalité », précise-t-elle. Car en Belgique comme dans d’autres pays européens, les Starbucks sont sous licence de la chaîne Autogrill, leader de la restauration à emporter et roi des aires d’autoroute. Costa, Burger King, Dunkin, Pret A Manger, tous sont régis par ce même groupe italien, dont les 3 300 points de vente s’éparpillent sur quatre continents. Bref, un gros paquebot. « On n’a pas beaucoup d’échanges avec eux. Un inspecteur vient parfois d’Anvers pour vérifier si tout roule. »

Anissa soulève le couvercle de la poubelle des clients pour en sortir des sacs blancs gorgés de détritus. Ceux-ci portent le logo de la Stib, la société bruxelloise des transports en commun. Un coup de loque sur le couvercle de la poubelle, un nouveau sac déplié à l’intérieur, et tout est prêt pour le lendemain. Autogrill loue son local auprès de la Stib, ses cafés de gare à la SNCB. « Chaque entreprise ayant une concession dans un local de la Stib achète des sacs chez nous. Comme ça, on ne multiplie pas les conteneurs », explique Cindy Arents, porte-parole de la Stib. Ces sacs sont ensuite placés dans des bennes, amassées dans un local commun. Ce qu’il y a à l’intérieur des sacs ? Ce n’est pas vraiment leur souci : « Chaque commerce est censé respecter le tri. C’est de leur responsabilité de le faire correctement ». Bruxelles Propreté ? Non, eux sont là pour la collecte, et n’ont même pas de contrat avec Autogrill ou la Stib dans ce cas précis. Fost Plus ? Non plus. Leur travail à eux commence une fois le sac bleu — et uniquement celui-là — collecté. « Nos clients, comme Coca-Cola ou Ikea, sont obligés de trier dans leurs établissements. La répression, ce n’est pas de notre ressort », précise la porte-parole. Depuis sa vitrine, la sirène ne regarde même plus les sacs qui sortent de chez elle. Son sourire est indéchiffrable, ni embarrassé, ni narquois. Elle reste dans un mutisme complaisant. Ses porte-parole ont d’ailleurs laissé nos sollicitations sans réponse, tout comme ceux d’Autogrill.

L’affaire en resterait là s’il n’existait pas une petite subtilité juridique appelée la responsabilité élargie des producteurs, la REP pour les connaisseurs. En autres termes, l’obligation de reprise. En plus d’une obligation de trier, qui s’applique aussi bien à la boulangerie du coin qu’à votre voisin de palier, chaque industriel qui met un emballage sur le marché est responsable de sa fin de vie. Ainsi, un pot de yaourt qui vogue dans l’océan est, au regard du droit, sous la responsabilité de son créateur. « Cette responsabilité, c’est de s’assurer que ce pot de yaourt est pris en charge par un collecteur agréé, amené dans le centre de traitement et qu’il est recyclé », détaille Ivan-Serge Brouhns, avocat en droit de l’environnement.

La politique des déchets, bien que peu sexy, est « extrêmement encadrée ». Tout découle d’une loi européenne, déclinée dans le droit régional. Les législateurs ont fait le maximum pour qu’il reste peu de zone d’ombres, « peu d’angles morts », évitant que la morale de l’histoire ne s’arrête à « c’est comme ça, et c’est dommage ». Au regard du droit, Starbucks est responsable de ses gobelets et sachets de cookies, de ses poubelles et de leur collecte, assurée par un collecteur agréé. La Stib est responsable du contenu des sacs qu’elle récolte dans son entrepôt. « La responsabilité du déchet, c’est un problème qui se pose partout. Dans le commerce en ligne, par exemple, est-ce la marque qui est responsable du sachet, l’importateur ou le client qui reçoit son colis ? Ici, c’est la même chose. Pour savoir qui doit trier, tout dépend des contrats conclus entre les producteurs et les collecteurs. »

Il y a les règles, leur mise en œuvre, et leur respect. La police de l’environnement en Wallonie et Bruxelles Environnement sont chargées de l’inspection, du constat d’infraction, de l’enquête et de l’envoi du dossier devant le tribunal. Mais pour inspecter, il faut des sous. « On entre dans de la politique publique. Les moyens ne sont pas illimités, il faut cibler. Ces fonctionnaires ne peuvent pas être partout à la fois.» Il est légitime de se demander si, même une fois dressée, cette amende ne ferait pas à Autogrill ou Starbucks le même effet qu’une piqûre de moustique. « Juridiquement, ce n’est pas simple. Je ne suis pas sûr que ces entreprises y voient très clair, ni les autorités, d’ailleurs, admet l’avocat bruxellois. Le déchet, en droit, c’est presque philosophique. Rien que la nature du déchet est discutée, débattue, et fait l’objet de toute une jurisprudence. Et qui en est responsable ? L’usine, l’entreprise, le magasin, l’utilisateur ? Rien n’est simple. » Même pour un geste aussi simple que de jeter un gobelet de café à la poubelle.

« Franchement, à part vendre du café Starbucks et avoir la même déco… c’est une chaîne tellement grande qu’aucun établissement n’a la même gestion », estime Sandra. Entre les décisions prises à Seattle, importées à Anvers et appliquées dans le café bruxellois, le flou juridique a tout l’espace qu’il veut. Brian Niccol, patron de Starbucks à la chemise aussi blanche que son sourire, doit dormir sur ses deux oreilles dans sa villa de Newport Beach sachant que les sacs de la gare de Bruxelles-Central sont mal triés. Mais peut-être y pense-t-il parfois, quand il regarde l’océan s’éloigner du haut de son jet privé qui l’amène au boulot, à 1 600 kilomètres de chez lui. Car « le développement durable a toujours fait partie de [son] identité », assure Starbucks sur son site internet. Des campagnes publicitaires illustrées d’une forêt luxuriante au logo verdoyant orné de petites feuilles, Starbucks garanti sa dévotion complète au bien-être de la planète sur fond de marketing bien léché. « Vous entrez dans un Starbucks, vous avez l’impression que vous êtes une bonne personne. En termes de greenwashing, ils sont très forts », sourit Ivan-Serge Brouhns.

Le greenwashing selon l’Ademe, l’agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, c’est « utiliser l’argument écologique quand l’intérêt du produit ou du service pour l’environnement est minime, voire inexistant. » Un fossé entre le discours de l’entreprise et ce qu’elle fait. « Il y a une disparité entre les mots et la réalité des investissements, des pratiques administratives, des produits et de leurs caractéristiques », détaille Andrea Catellani, docteur en éthique de la communication. En l’occurrence, s’autoproclamer exemple de multinationale verte et durable — difficile de rater l’oxymore — tandis que les rapports onusiens alertant sur l’urgence climatique s’empilent. « Il y a un problème de vitesse et de profondeur dans les changements opérés par rapport à ce qui est nécessaire au vu de la crise », commente le professeur. Si, selon plusieurs rapports de l’entreprise, la prise de conscience et l’intention de réduire son empreinte environnementale y sont, les effets ne percolent pas dans la pratique et n’atteignent pas la Belgique. Le greenwashing n’en a que faire des frontières : « Peu importe le siège social de l’entreprise, ce qui compte, c’est la publicité qui en est faite ici. »

Qu’il s’agisse d’une réelle intention de mieux faire ou de communication fallacieuse, finalement, le résultat est le même. Ikea, McDonald’s, Coca-Cola, Nestlé… la liste des multinationales bafouant allègrement leur engagement présumé pour l’écologie est innombrable. Les gobelets errants flanqués du logo Starbucks ne sont finalement qu’un cas d’école. Si on jette un œil dans les poubelles des autres chaînes de restauration, des cafés, des entreprises chimiques, la gestion des déchets laisse bien souvent tout aussi perplexe. Comme tant d’autres firmes, le modèle économique dans lequel Starbucks gravite lui permet de continuer à produire jusqu’à plus soif. En toute subtilité, la mention please, recycle apposée sur les emballages remet au client la responsabilité du déchet et détourne la REP : « En responsabilisant l’individu, les entreprises se garantissent de continuer leur business as usual. C’est au consommateur de gérer sa consommation, de recycler correctement », explique Elena Pease, doctorante en économie circulaire et en justice environnementale. « On réfléchit énormément à la manière dont on peut réduire nos déchets, rarement au fait de diminuer la production. En Europe, s’il n’y a pas d’incitation à recycler, personne ne le fera. Comme les réglementations changent très vite, beaucoup d’entreprises ne prennent pas la peine de faire des investissements dans le recyclage. Le résultat sera de plus en plus d’incinérations.»

Les remous dans la législation sur le recyclage font des vagues jusqu’à celle encadrant le greenwashing. Juridiquement, l’Union européenne lutte contre l’écoblanchiment en interdisant les allégations sans preuve, les pseudo-impacts réduits par compensation des émissions et les labels autoproclamés. Ces règles sont en cours de transposition dans le droit belge et deviendront obligatoires en septembre 2026. Ce début de réglementation, sympathique mais peu contraignant, devait être renforcé par la directive Green Claims, mort-née au moment où le Pacte vert se faisait détricoter. Un rétropédalage dans l’ère du temps. Face à tout ça, la petite tortue sur l’emballage du gobelet tire une drôle de tête. La soupe de plastique n’en a plus rien à faire. « On peut dire que c’est trop tard, se désole Andrea Catellani. Ou que c’est la faute des grands pays. Ou comme dirait le PDG de Total, que c’est la faute de la demande, du consommateur. C’est tout aussi dangereux que de faire du greenwashing. Le tout, c’est de rester critique. » Au-dessus des incinérateurs, le ciel est noir comme de la suie. On dirait qu’il va pleuvoir.

Notes de bas de page

1Le Junk Raft, navire construit à partir de quinze mille bouteilles en plastique qui a traversé le Pacifique de la Californie à Hawaï durant l’été 2008 pour alerter la communauté internationale sur le septième continent d’ordures.

2Rapport global Impact de Starbucks, 2023

 

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