Dans le cœur historique de la capitale, des sacs roses s’entassent à la nuit tombée. Que cachent-ils ? L’une de nos journalistes, armée de gants en latex et d’une patience à tous crins, a entrepris de les fouiller. Ce qu’elle révèle risque de vous filer la nausée.
C’est l’histoire d’un arc-en-ciel. Dans la Région de Bruxelles-Capitale, on trie ses déchets selon le strict code couleur suivant : les blancs pour les résiduels, les bleus pour les emballages PMC, les orange ou verts pour les biodéchets et les jaunes pour les cartons. Un nuancier de gros ballots boursouflés auquel s’ajoute, pour les professionnels de l’horeca, une couleur supplémentaire : le rose.
Le sac officiellement labellisé fuchsia, mis en place par Bruxelles Propreté — l’agence régionale chargée de la propreté publique et de la collecte des déchets — pour la gestion des détritus des professionnels afin de les distinguer des ménages ordinaires et leur assurer un ramassage régulier, contrôlé et payant, bref ce sac fuchsia ne doit contenir que les déchets résiduels (en gros, les déchets impossibles à trier, destinés à l’incinération ou à l’enfouissement).
En théorie, le rose ne ment pas. En pratique, il brouille les pistes. Nous avons sorti notre carnet, notre imper et nos gants en latex, et nous sommes allée renifler l’affaire. Après avoir ouvert, avec l’agilité d’une petite meute de renards errants, cinq rassemblements de poubelles pour un premier contrôle maison, quelle ne fut pas notre stupeur de constater que 20 % des sacs roses englobaient eux-mêmes d’autres sacs d’autres couleurs. Le tri des déchets, derrière les façades dorées des guildes et les menus touristiques à 22 euros de la Grand-Place, ressemble davantage à une comédie de boulevard qu’un ballet orthodoxe.Pour les experts de Bruxelles Environnement, il s’agirait d’une erreur probablement liée à un « manque de connaissance » sur la question du tri des déchets dans la capitale. L’agence régionale chargée de la politique environnementale a d’ailleurs prévu la grosse artillerie pour juguler la méprise : prolifération de panneaux d’affichage, opérations porte-à-porte, publicités à destination des sept mille établissements horeca de Bruxelles.
« Vous voulez que je vous dise ? Personne ne regarde vraiment. » La voix est basse, la salle encore vide. Le restaurateur d’une brasserie typique belge que nous rencontrons préfère l’anonymat. Son tablier sent la frite. « On nous demande de trier, on le fait… un peu. Quand on a le temps. Le sac rose, c’est pratique : vous fourrez tout dedans, et voilà, ni vu ni connu. »
On trie donc quand ça arrange, quand il reste de la place dans le local poubelle, quand le personnel n’est pas pressé par le service. Sinon, ça finit dans le sac rose. Comme disait Monsieur Manatane : TAPE TOUT LÀ !
Les sacs sont pour la plupart disposés plic ploc aux quatre coins de la Grand-Place. À moins de mener une fouille complète en combinaison d’apiculteur, il est difficile de savoir à qui ils appartiennent. « Et la Ville ? » demandons-nous. Notre témoin hausse les épaules. « La Ville… elle a d’autres chats à fouetter. Je n’ai jamais assisté au moindre contrôle. Vous croyez qu’ils vont ouvrir un sac rose, au milieu de la Grand-Place, pour vérifier ? »
Ces contrôles surviennent pourtant de temps à autre, même si les organismes compétents manquent de moyens et redoutent de se heurter à la mauvaise volonté des patrons de cafés. « Les contrôles coûtent cher et souvent, nous ne sommes pas très bien reçus par les responsables d’établissements, argue-t-on chez Bruxelles Environnement. On doit mettre en place un dispositif de sécurité, ce qui représente une dépense supplémentaire. »
Les établissements encourent en cas d’infraction une lourde amende, au-delà de 50 000 euros pour les situations les plus irrégulières. « Nous sommes conscients que les restaurants et cafés produisent beaucoup plus de déchets que les particuliers, explique-t-on du côté de Bruxelles Propreté. C’est pour cette raison que nous avons mis en route, à la demande des restaurateurs, un système de collecte adapté. » Dès lors, l’organisme dit ne pas comprendre pourquoi les établissements horeca ne font pas d’effort pour trier leurs résidus. « Ils achètent peut-être des rouleaux de sacs fuchsia pour se donner bonne conscience, développer une image favorable auprès des agences de tris, éviter des contrôles potentiels… alors que dans les faits, ils n’en font pas l’usage requis. »
Déterminées à sortir au grand jour non pas nos poubelles, mais la vérité, nous décidons de monter notre propre réseau de surveillance. Une soirée entière plantée à l’angle d’une rue latérale avec vue sur l’hôtel de ville, pas moche. Le carnet en poche, on épie les allées et venues. À 20 h 30, les premiers sacs font leur apparition. À 21 h, ça tourne au défilé. Les serveurs se débarrassent de leurs résidus comme d’autres passeraient à la déchetterie.
Certains sacs roses laissent deviner un bleu soigneusement noué. D’autres semblent contenir des morceaux de cartons, des barquettes graisseuses, des restes indistincts. Un inventaire à la Prévert, version poubelle. À près d’un euro le sac rose, c’est comme si les restaurants se donnaient, en effet, bonne conscience. « En cuisine, on ne fait que courir. Tu crois qu’on a le temps de jouer à la police des déchets ? » Elle, c’est une ancienne serveuse d’un bar branché, reconvertie en barista à l’extérieur du centre-ville. Elle a gardé des souvenirs précis de son expérience à proximité de la Grand-Place. « Le plongeur, il n’a pas le temps de séparer les déchets. Il balance tout. Le sac rose, c’est pratique, ça couvre. » Elle rigole d’un rire amer. « On nous parle d’Europe verte, de durabilité, de transition. Mais derrière les cuisines de la Grand-Place, c’est le Moyen Âge du tri. »
Dans la nuit noire, on enfile des gants en latex et on entreprend de fouiner les sacs. Ça valait bien cinq ans d’études. Notre enquête exclusive révèle notamment la présence de coquilles de moules pour camoufler des bouteilles en plastique. Non mais vous imaginez le scandale ?
L’image est ironique : Bruxelles, capitale de l’Europe, grande prêtresse des directives environnementales, où les fonctionnaires rédigent à la chaîne des règlements sur le tri et la circularité — et à quelques kilomètres de la Commission, les sacs roses s’entassent sans qu’on sache ce qu’ils contiennent vraiment.
« Nous devons travailler vite ou subir l’insatisfaction du client. On jette tout, basta », confirme un autre serveur que nous retrouvons dans un café populaire. Quand nous lui montrons qu’il existe des brochures, des onglets sur le site de Bruxelles Propreté pour faciliter le tri des établissements horeca, il hausse les épaules et fait mine de ne pas être au courant. « Entre la théorie des brochures et la pratique sur le terrain, il y a une différence : le temps réellement disponible. »
Tout n’est pas perdu. Certains établissements jouent les élèves modèles. Ils trient correctement, investissent dans des bacs pour biodéchets, paient leur collecteur agréé rubis sur ongle. Mais ils se sentent floués chaque fois qu’ils constatent que le voisin tape tout là dans l’impunité générale. Le risque, à terme, c’est que la règle ne tienne plus. Car une loi sans contrôle, c’est comme un sac rose sans contenu : du vide.
Il est minuit passé. Terrasses désertes, pavés luisants. Au coin de la rue, une rangée de sacs roses attend la benne. On s’arrête, on les avise. On essaie d’imaginer ce qu’ils cachent : des bouteilles bien triées, des cartons pliés avec soin ? Ou un gloubiboulga de restes de carbonnades, d’ossements de poulet, d’opercules en plastique et de cannettes raplapla ? Personne ne le saura. Pas même Bruxelles Propreté, qui les avalera sans demander son reste.