Forza Flandria , le fantôme aux 100 visages

N°22 / Printemps 2023
Journaliste François Brabant

1936 : La concentration restée lettre morte

Notion floue, au contenu variable, Forza Flandria se caractérise néanmoins par deux constantes : une porosité entre la droite et l’extrême-droite ; un projet d’alliance transpartisane dans une perspective nationaliste, ou au minimum autonomiste. L’idée existait avant même que le vocable n’apparaisse, comme le note l’historien flamand Olivier Boehme. « Forza Flandria, c’est une expression bâtarde, une construction artificielle, mais c’est une idée aux racines très anciennes. Ses origines remontent à l’entre-deux-guerres. » Après l’armistice de 1918, naît l’idée d’une vlaamsche concentratie, comme on l’orthographie à l’époque : une concentration des forces proflamandes. Mais qui inclure ? Les flamingants sont disséminés entre socialistes, libéraux et sociaux-chrétiens, aux idéologies antagonistes. « C’est un rêve qui va surtout vivre à droite. Et il peut se résumer comme suit : on serait quand même plus forts si on se mettait tous ensemble. »

L’accord de coopération entre le Katholieke Vlaamsche Volkspartij1 et le Vlaamsch Nationaal Verbond est un tournant. Le texte est signé le 8 décembre 1936 par Gaston Eyskens au nom du KVV, par Hendrik Borginon et Hendrik Elias pour le VNV. Il revendique un « statut de droit public pour la communauté flamande ». Rétrospectivement, on s’étonne de trouver le nom d’Eyskens, par trois fois Premier ministre entre 1949 et 1973, associé au VNV séparatiste, aux nombreux éléments pronazis. « Gaston Eyskens écrira dans ses Mémoires qu’avec cet accord, il espérait intégrer l’aile modérée du VNV dans le système démocratique. Ça s’est avéré illusoire. Et ça préfigurait en un sens le débat actuel sur le cordon sanitaire », observe Olivier Boehme. L’épisode annonce aussi les futures divergences internes au Vlaams Blok : par ce mouvement vers le centre, l’aile modérée du VNV espère se rendre « fréquentable » et exercer le pouvoir, contre l’avis des secteurs les plus extrêmes du parti. Mais l’accord de 1936 ne sera jamais appliqué. « Pourquoi ? Parce que le VNV était trop fasciste aussi bien pour l’Église que pour le Mouvement ouvrier chrétien. Ce sont les évêques et les syndicalistes qui ont ensemble fait chavirer l’accord. »

Notes de bas de page

1. À la suite de sa défaite électorale en 1936, l’Union catholique belge se scinde en deux sections, qui fonctionnent chacune comme un parti indépendant : le KVV en Flandre et le Parti catholique social en Wallonie. Après 1945, ces partis laisseront place à une organisation de nouveau unitaire, le Christelijke Volkspartij-Parti social-chrétien (CVP-PSC).

2. Frans Van Cauwelaert : bourgmestre d’Anvers de 1921 à 1932. Au sein du CVP, il incarne une aile flamingante mais opposée à tout rapprochement avec l’extrême droite. Il est le grand-oncle de Rik Van Cauwelaert.

3. Cet épisode sera relaté en détail en 2019 par un article de Knack, qui a eu accès à la correspondance et aux archives personnelles de Paul Belien, exhumées par Carl Devos, professeur de sciences politiques à l’université de Gand, dans le cadre de ses recherches.

4. Volksaard : l’identité, le caractère du peuple.

5. Guy Spitaels : président du Parti socialiste de 1981 à 1992, ministre-président wallon de 1992 à 1994.

 

Wilfried N°22 - Antwerpen Parano


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