François De Smet et Georges-Louis Bouchez, le pacte des présidents

N°10 / Hiver 2020
Journaliste François Brabant
Journaliste Quentin Jardon

Vous n’avez pas le sentiment d’être dans un pays différent lorsque vous vous rendez à Bruges ou à Anvers ?
GLB. Non. Les différences, dans mon pays, en font le charme. Les Belges ne se rendent pas compte à quel point notre nation est attractive pour les étrangers. Nous sommes un grand pays, contrairement à ce qu’on croit, parce que nous bénéficions d’une place notable sur la scène internationale grâce à Bruxelles, et que notre diplomatie est reconnue à travers le monde… Le fait qu’on n’ait même pas conscience qu’on pèse beaucoup plus, proportionnellement à notre taille, ça nous donne un charme complémentaire et une identité spécifique, unique. Il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde où je voudrais vivre à part la Belgique.
FDS. Notre humour aussi, c’est singulier. Les Flamands et les francophones ont une manière de voir les choses, un second, un troisième voire un vingt-cinquième degré qui leur est propre. Qui fait qu’on ne ressemble ni à des Néerlandais, ni à des Français.

Georges-Louis Bouchez parlait d’une réforme de l’État à venir, inévitable. Vous, François De Smet, vous avez récemment détaillé dans la presse votre volonté de lancer une commission parlementaire spéciale pour plancher sur une grande réforme guidée par le seul souci de l’efficacité, avec l’appui de la société civile. L’objectif : déposer le projet au parlement juste avant les élections de 2024. C’est à l’abandon ?
FDS. Non, c’est une piste qui a réussi à contaminer positivement les esprits. Certaines réformes de l’État sont totalement irrationnelles. Elles se sont faites à trois heures du matin, non pas dans l’intérêt du citoyen, mais pour rendre possible la formation d’un gouvernement… Quelqu’un peut-il m’expliquer le côté rationnel d’avoir divisé les allocations familiales et le code de la route en trois ? Est-ce que la régionalisation de la prévention de la santé, avec six ministres différents, ça marche ? Je crois que les esprits sont mûrs pour une grande remise à plat. On peut prendre le temps de le faire, entre politiques mais aussi avec les professionnels des domaines concernés, tant qu’on ne fait pas dépendre de cela la constitution du gouvernement. L’idée, c’est de se reconnecter à nos institutions et de vider le contentieux belge.

La seule fois où l’on a tenté de repenser dans sa globalité le modèle belge, ce fut dans le cadre du pacte d’Egmont, en 1977. Ça s’est soldé par un échec.
FDS. Mais ça s’est joué à peu de chose. Tu avais le FDF et la Volksunie ensemble. Et ce n’est pas à cause de l’un ni de l’autre que ça a capoté, d’ailleurs. C’est à cause du CVP, l’ancêtre du CD&V.

Votre idée, ce serait un pacte d’Egmont 2.0 ?
FDS. On pourrait l’appeler comme ça, ça me va. Ce serait surtout un pacte consistant à dire : on fait la dernière réforme d’une génération. Et on ne touche plus à nos institutions pour vingt, vingt-cinq ans. L’idée étant de forcer nos amis flamands à se positionner soit en faveur d’une Belgique plus efficace, soit en faveur de la destruction de ce pays.

À force de se concentrer sur des objectifs froids comme l’efficacité, cette réforme ne risque-t-elle pas de manquer d’un récit enthousiasmant, d’un élan romantique pour contrecarrer le fantasme d’une Flandre forte et indépendante proposé par les séparatistes ?

Cinq minutes plus tôt, un coup de téléphone a arraché Georges-Louis Bouchez de son fauteuil. On l’a vu faire les cent pas dans le bar, en conversation manifeste avec un interlocuteur de premier ordre. Lorsqu’il se rassied, il tient à montrer qu’il n’a pas perdu pour autant le fil des propos tenus par François De Smet en son absence : « Je ne suis pas d’accord avec ce qui vient d’être dit… »

FDS. Vous avez raison. Le romantisme de la Belgique de papa, ça ne marche plus, mais nous avons devant nous un anniversaire qui pourrait servir de date fondatrice. En 2030, nous allons fêter les deux cents ans de notre pays. Ça concerne notre génération politique, mon cher Georges-Louis. Imaginons que, dans dix ans, notre pays fonctionne mieux, avec un RER, un stade national… On pourrait se dire : montons une Exposition universelle. Je crois que notre génération doit être celle des grands projets, qui manquent, vraiment. Si on veut reprendre le contrôle du narratif politique, il faut d’abord proposer des projets qui nous unissent, et pas laisser le monopole du discours à ceux qui nous divisent les uns contre les autres, les étrangers contre les autochtones, les Flamands contre les Wallons, les rouges contre les bleus…
GLB. Les rouges contre les bleus, ça on peut garder.
FDS. Mais donc, investissons dans les projets qui nous rassemblent. Et si ça, ça ne marche pas, alors je ne vois pas ce qui pourrait marcher.
GLB. Je ne suis pas du tout d’accord sur cette idée d’efficacité. Aucune réforme de l’État n’est efficace. Elles se basent toutes sur deux catégories de revendications : la première, identitaire ; la seconde, financière. Pourquoi a-t-on régionalisé la sécurité routière ? Uniquement pour avoir l’argent des amendes dans la caisse. Les Flamands ont dit : nous, on verbalise plus, et le pognon part pour financer des infrastructures en Wallonie. Les allocations familiales, même chose. Je ne connais pas une seule compétence régionalisée qui soit mieux organisée aujourd’hui qu’elle ne l’était au niveau national.
FDS. Je peux t’en citer une.
GLB. Ouais, laquelle ?
FDS. L’aménagement du territoire et la protection urbanistique. Moi, je suis Bruxellois, et on a dévasté Bruxelles jusqu’aux années 1980…
GLB. Ce sont les mentalités qui ont évolué, ça n’a rien à voir. Dans les années 1970, on a massacré et saccagé partout, ce n’était pas propre à Bruxelles. C’était la société du tout béton. Il suffit de regarder ce qu’on a fait du littoral belge. On a redécouvert récemment la culture du patrimoine. Ce n’est pas parce que la compétence était nationale…
FDS. Mais si. Tu crois vraiment que si les Bruxellois avaient pu décider eux-mêmes, ils auraient creusé les tunnels de la Petite Ceinture et auraient abattu les immeubles de Victor Horta ? L’émergence de la Région bruxelloise en 1989, voilà une réforme de l’État qui était nécessaire…
GLB. C’est clair que Bruxelles va beaucoup mieux ! Il n’y a jamais eu autant de chômage, aussi peu de gens bien formés… La pauvreté n’arrête pas de grimper…
FDS. Georges-Louis, on n’est pas à la télé, ce n’est pas la peine de m’interrompre tout le temps…
GLB. C’est la réalité. Bruxelles, ça devient… allez…
FDS. Non, c’est faux. Il y a des choses qui vont bien, notamment en matière de protection du patrimoine. Je ne dis pas que tout est rose, je dis qu’en certains endroits la réforme de l’État a été utile.
GLB. Pas en ce qui concerne les grandes compétences. L’enseignement ne va pas mieux. L’emploi non plus. A-t-on créé un seul emploi en Wallonie depuis qu’on a régionalisé cette politique ? Le chômage a continué d’augmenter… Si vous mettez en relation les dates des réformes de l’État et le niveau d’endettement de la Belgique, que verrez-vous ? La courbe est parfaitement parallèle. Quand vous divisez une administration en trois, il n’y a aucune raison que ça vous revienne moins cher.
FDS. On est plutôt d’accord, le temps est donc venu de faire une évaluation…
GLB. Je peux déjà t’en donner la conclusion. La conclusion, c’est qu’on doit tout remettre au niveau national. Nous vivons dans un monde où les défis sont au minimum européens, et nous on est en train de se demander si on ne pourrait pas diviser le timbre-poste qui nous sert de pays… Faut arrêter le délire. Mais lorsque vous agitez des revendications soit identitaires, soit purement économiques, cette analyse est devenue inaudible. C’est d’ailleurs tout le paradoxe de la N-VA. Elle a construit son image politique sur la bonne gestion de l’État et la réduction des dépenses publiques. Quand ses dirigeants parlent de régionalisation, ils sont donc totalement à l’opposé de leurs principes.
FDS. Et ils sont irrationnels.
GLB. En tout cas, ils font n’importe quoi. Si ça ne tenait qu’à moi — mais je ne suis pas tout seul — on remet tout à un niveau central, et c’est terminé. Et si véritablement on considère que ce pays n’est plus gérable, alors on peut le diviser.

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