Avant la victoire d’Egan Bernal en 2019, Victor Hugo Peña fut en 2003 le premier Colombien à porter le maillot jaune, trois jours durant. Cet ancien équipier de Lance Armstrong commente à présent le Tour de France pour la chaîne latino-américaine ESPN. Au cours d’une longue rencontre lors du grand départ à Lille, il a confié à « Wilfried » son affection indéfectible pour la Belgique et le cyclisme belge.
À J-1 avant le grand départ du Tour de France, la journée du vendredi obéit aux lois des veillées d’armes. Coureurs, directeurs sportifs, journalistes et suiveurs : chacun l’habille selon ses propres rituels. Les uns révisent une énième fois le livre de route. D’autres savourent les ultimes heures creuses avant la grande essoreuse de juillet, trois semaines en surrégime, denses, frénétiques. Et puis, il y a les options insolites, comme celle prise par Victor Hugo Peña. Le vendredi 4 juillet, le Colombien est allé visiter Bruges. Pourquoi pas au fond ? Depuis son hôtel Ibis, dans le quartier du beffroi à Lille, le trajet n’atteignait même pas une heure de route. L’appel était irrésistible. « J’étais déjà allé à Bruges à l’époque où je courais avec l’US Postal, mais je n’avais jamais eu l’occasion de parcourir la ville. Je m’étais promis d’y revenir », confie l’envoyé spécial de la chaîne latino-américaine ESPN. Une longue après-midi à se gaver de cartes postales, sous un soleil superbe : l’eau dormante des canaux, les antiques maisons aux façades crénelées, les venelles pavées, l’atmosphère recueillie du béguinage. Quelle impression la ville lui a-t-elle laissée ? Victor Hugo Peña répond d’un simple mot : linda. Jolie.
L’ex-coureur en est à son douzième Tour de France, tous rôles confondus. Il a d’abord vécu quatre éditions sur le vélo, dossard épinglé au bas du dos (2001, 2002, 2003 et 2006). À cinq reprises, il a ensuite commenté l’épreuve à distance, comme consultant depuis les studios d’ESPN en Argentine. Il participe à présent à son troisième Tour comme reporter de terrain, accréditation presse autour du cou. Duplex aux arrivées d’étape. Interviews express en zone mixte ou à proximité des bus d’équipes, dans les paddocks. Il recueille en particulier les impressions des six coureurs latinos engagés sur l’édition 2025 : les Colombiens Santiago Buitrago, Einer Rubio, Harold Tejada et Sergio Huigita, l’Argentin Eduardo Sepulveda et l’Équatorien Jonathan Narvaez.
Victor Hugo Peña entretient avec le Belgique une relation particulière, teintée d’affection et de spleen. Le jour de son escapade brugeoise, de vieilles sensations se sont rappelées à lui. « Au moment où je passais la frontière en voiture, j’ai essayé de me souvenir de ma dernière venue en Belgique, relate-t-il. J’avais l’impression que c’était très récent. En revoyant ces paysages, mes souvenirs étaient tout à fait nets. Dans mon esprit, c’est comme si je n’étais jamais parti. Mais j’ai commencé à faire le décompte dans ma tête, et je me suis rendu compte que ces souvenirs étaient beaucoup plus anciens que ce que je croyais. » Vérification faite, sa dernière incursion au plat pays datait de 2012. Cette année-là, avec la modeste équipe Colombia-Coldeportes, il avait couru la Flèche wallonne, la Flèche brabançonne et Paris-Bruxelles. Une sorte de tournée d’adieux avant de quitter pour de bon la scène du cyclisme pro. Amaï, plus d’une décennie avait filé depuis lors ! Et exception faite de cette discrète saison 2012, celle d’une carrière achevée dans l’anonymat, sa précédente apparition sur le sol belge remontait à la lointaine année 2007. Il courait alors sous le maillot de l’équipe belge Unibet. « Après ça, pendant cinq ans, je n’ai plus jamais eu l’occasion de revenir en Belgique. En 2008 et 2009, j’ai couru pour le team Rock Racing, basé aux États-Unis. Et j’ai ensuite fini ma carrière dans des équipes colombiennes, sans possibilité de participer au calendrier européen. »
La magie de la Belgique
Ce samedi 5 juillet, au terme de la première étape du Tour 2025, Victor Hugo Peña se livre depuis la banquette amortie d’une brasserie quelconque, pile face à la gare de Lille-Flandres. Entrecôte, frites et salade dans l’assiette. Repas arrosé de Coca Zero. L’ordinaire des soirs d’après-étape. « J’ai dit un jour que la Colombie était, toutes proportions gardées, la Belgique de l’Amérique du Sud », énonce-t-il. Par-là, il entendait la dévotion commune pour le cyclisme, une terre trempée par l’amour du vélo. « Maintenant que je travaille pour la télé, j’aime beaucoup commenter les courses belges, que ce soit le Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège ou la Flèche wallonne. Parce que je vois alors les routes qui me rappellent des souvenirs. »
Nostalgie assumée. Professionnel de 1997 à 2012, le coureur de Bucaramanga a notamment remporté une étape du Giro et un Tour de Murcie. Il a surtout officié comme équipier de Lance Armstrong, dans ces années douteuses où le train US Postal imposait au peloton sa loi impérialiste. Travailleur de l’ombre au service du boss, l’anonyme Colombien se révéla au monde à l’issue d’un contre-la-montre par équipes écrasé par l’US Postal. Presque par mégarde, Victor Hugo Peña endossa le maillot jaune, d’ordinaire propriété exclusive de « L.A. ». Qu’importe s’il dut bien vite rentrer dans le rang, il avait marqué pour toujours l’histoire de son pays. Certains de ses compatriotes avaient déjà porté le maillot blanc de meilleur jeune (Fabio Parra), le maillot à pois de meilleur grimpeur (José Patrocinio Jimenez, Luis Herrera, Santiago Botero), mais le maillot jaune s’était toujours refusé à eux. Il fallait un précurseur. Ce fut lui. Et à ce jour, hormis Egan Bernal, vainqueur final du Tour 2022, aucun autre Colombien n’a pédalé en jaune.
Son premier contact avec la Belgique eut lieu en 1997. Pour s’aguerrir au rythme des courses européennes, plusieurs Colombiens sélectionnés pour les mondiaux de Saint-Sébastien séjournent alors un mois sur les rives de la Lys. La délégation loge dans un hôtel d’Audenarde. Les coureurs enchaînent les courses de kermesse. « En un mois, on en a couru une vingtaine. Pour se préparer avant un objectif majeur, les Européens font des stages en altitude. Nous, nous sommes descendus au niveau de la mer, observe-t-il avec amusement. La Belgique était le terrain idéal pour travailler les relances, les virages, le placement face au vent. La particularité des kermesses, c’est qu’aussi bien des amateurs que des professionnels y participaient. On côtoyait Wilfried Peeters, Johan Museeuw, Peter Van Petegem… On les voyait se mettre de l’huile sur les jambes au départ. Après l’arrivée, on prenait notre douche dans des écoles. C’est de cette manière qu’est née à mes yeux ce que j’appelle la magie de la Belgique. »
Le voyage est alors organisé et financé par un businessman colombien, Gustavo Guerrero. Ancien coureur lui-même (il a jadis participé au Tour de Colombie), il était venu en Belgique dans sa jeunesse avec l’illusion d’y décrocher un contrat pro. Pour tout viatique, le novice portait en mémoire l’histoire souvent entendue du pionnier Giovanni Jiménez, ce jeune homme de Medellin qui dans les années 1960 avait embarqué seul sur un cargo chargé de bananes à destination d’Hambourg. Jimenez s’était fixé en Belgique où il était devenu cycliste professionnel. Il avait notamment porté le mythique maillot orange de la formation Bic, où il fut l’équipier de Luis Ocaña. Il devint le premier Colombien à prendre part au Tour des Flandres, à Liège-Bastogne-Liège, à la Flèche wallonne, à la Vuelta… Giovanni Jiménez n’était jamais rentré au pays. Il s’était marié à une Belge et vivait désormais à Ruisbroek, dans la banlieue sud de Bruxelles.
Par l’entremise d’une Colombienne rencontrée par hasard sur la grand-place de Bruxelles, Gustavo Guerrero parvint à rencontrer Giovanni Jiménez. Il sollicita auprès de lui conseils et contacts, dans l’espoir d’emprunter à son tour la voie que l’aîné avait défrichée. Pendant quelques mois, il enchaîna les courses amateurs en Belgique, tournicota de clochers en carrousels à plus de 45 km/h. Son rêve de percer au plus haut niveau tourna court, mais Guerrero noua des amitiés pour la vie. Initia des relations dans le secteur d’Audenarde, Courtrai, Roulers, la Silicon Valley ouest-flamande, là où le sens des affaires et la culture cycliste se confondent en un syncrétisme unique, fertile. Gustavo Guerrero se lia en particulier avec Frans Assez, coureur pro à la fin des années 1970, dans la glorieuse Flandria notamment, reconverti en manager d’équipes et en patron d’un magasin de cycles à Audenarde.
Victor Hugo Peña dépeint le rôle que joua, en coulisses, ce personnage influent. « Gustavo Guerrero allait et venait entre la Colombie, les États-Unis et l’Europe. Il était devenu un entrepreneur et il voulait aider les jeunes de Colombie. C’est lui qui nous a amenés en Belgique et c’est grâce à lui qu’on a pu courir autant de kermesses. Il nous renseignait : ce jour-là, il y a une course là-bas ; tel autre jour, c’est dans cette ville-là… Par après, au début des années 2000, Marlon Pérez a tenté sa chance dans une équipe espoirs en Belgique, ce qui l’a aidé à passer pro. Il y en a eu d’autres à sa suite, Leonardo Duque, Mauricio Ardila. Ces arrivées se faisaient toujours par l’entremise de Gustavo Guerrero. Il gérait les contacts. Le cyclisme lui avait donné la possibilité de se faire des relations en Belgique. Et il les utilisait pour aider d’autres Colombiens qui lui demandaient une aide. On l’appelait : Gustavo, tu peux me faire une faveur ?” Et lui, il donnait un coup de main, sans jamais prendre de pourcentage au passage. L’unique payement pour Gustavo, c’était une salutation, un coup de téléphone de temps en temps pour prendre de ses nouvelles. »
Gustavo Guerrero vit aujourd’hui à Miami. Il possède des négoces en Colombie et aux États-Unis, où il distribue des marques flamandes de tapis et de parquet stratifié. « Je l’ai encore appelé voici deux jours, rapporte Victor Hugo Peña. Je lui ai demandé de nous aider à entrer en contact avec Giovanni Jiménez. Comme ce dernier vit toujours à Bruxelles, je voulais profiter de notre présence ici à Lille pour lui consacrer un reportage, en tant que premier Colombien à avoir couru les grandes classiques européennes. Mais par manque de temps, ça n’a pas pu se faire. »
Le repas achevé, plutôt que de rentrer directement à l’hôtel, Victor Hugo Peña propose de prolonger la conversation tout en marchant dans les rues du centre de Lille. Il est 22 heures. Une belle journée d’été touche à sa fin et le crépuscule se teinte de notes orangées. L’ancien porteur du maillot jaune reconnaît la grand-place, des façades familières, françaises certes mais d’inspiration flamandes. « La semaine entre le Tour des Flandres et Paris-Roubaix, avec l’équipe US Postal, nous logions toujours à l’hôtel Van der Valk de Nazareth, entre Courtrai et Gand. Cinq cents mètres après la sortie de l’hôtel, il y avait déjà un secteur pavé. De quoi nous plonger directement dans l’ambiance. Après avoir reconnu la finale de Paris-Roubaix, nous venions à Lille pour prendre un café, manger une salade ou un morceau de tarte. »
Indomptables flandriennes
Au cours de sa carrière cycliste, Victor Hugo Peña brouillait les stéréotypes associés aux coureurs de son pays. Depuis leur apparition liminaire sur le Tour de France 1983, le public européen s’était fait une idée schématique des Colombiens : grimpeurs frêles, piètres rouleurs, des hommes taiseux à la peau cuivrée, à l’orgueil mutique façonné par les hautes altitudes des cordillères andines. Victor Hugo Peña tranchait avec le portrait-robot. On le surnommait El Tiburón (le requin), car il avait d’abord pratiqué la natation à haut niveau. Lorsqu’ensuite il s’était dirigé vers le vélo, il s’était mué en spécialiste du chrono. Il se signalait par son tempérament extraverti, habile conteur, un brin romantique, un chouïa fanfaron. Sensible à la geste du cyclisme, il éprouvait de l’attrait pour les classiques belges. Leur ambiance inimitable, où se superposaient les flonflons et les hurlements, le burlesque et la sauvagerie.
Mais le premier contact fut rude. En 2002, tout excité de sa chance, anxieux aussi, Victor Hugo Peña prend le départ du Circuit Het Volk. La course porte encore le nom du journal social-chrétien à l’origine de sa fondation, lequel n’a pas encore été absorbé par son concurrent Het Nieuwsblad, nettement plus à droite. Disputée fin février, l’édition 2022 se déroule dans un froid polaire. Le vent éparpille les concurrents. Le Colombien de la US Postal bâche piteusement, éjecté du peloton avant même les vraies difficultés.
Tout en déambulant dans le piétonnier lillois, il relate l’amère leçon apprise ce jour-là. « J’avais dit à notre directeur sportif Dirk Demol que je voulais être au départ. Je voulais absolument découvrir les classiques flandriennes. Il me l’avait déconseillé : “Victor, ces courses-là, c’est un autre cyclisme, ce n’est pas pour toi.” Mais j’avais insisté : Emmène-moi ! Je veux en être !” Au final, j’avais fait le Volk, et ça s’est très mal passé pour moi. Après la course, Dirk m’a appelé et m’a dit : “Ne refais plus jamais ça ! Parce que pour te prendre, j’ai laissé tomber un autre coureur qui, lui, était prêt.” Je suis rentré chez moi assez triste. Quatre jours plus tard, je débutais le Tour de Murcie, que j’ai gagné. J’étais donc bien en forme, mais pas pour les classiques belges. J’ai alors compris que Dirk Demol avait raison : ces courses-là, c’est un autre cyclisme, quelque chose de totalement différent. »
La saison suivante, Victor Hugo Peña retente l’expérience, déniaisé en quelque sorte. Mais sa campagne des classiques se solde par une litanie d’abandons. Les annales sont sans équivoque : DNF au Tour des Flandres, à Paris-Roubaix, à l’Amstel Gold Race, à la Flèche wallonne et à Liège-Bastogne-Liège. Les déconvenues ne l’ont pas dégoûté, que du contraire. Avec verve, il proclame « une admiration particulière pour les cyclistes belges ». « Cela tient aussi au fait que, dans le staff de mes différentes équipes, j’ai toujours eu des masseurs et des mécaniciens belges, des types qui racontaient des tas d’histoires incroyables. »
Après avoir roulé sous les ordres de Johan Bruyneel et Dirk Demol au sein de l’US Postal, le Colombien rencontre dans la formation Unibet deux autres directeurs sportifs emblématiques : Lucien Van Impe, ex-grimpeur redoutable, dernier Belge à avoir remporté le Tour de France (en 1976), et Hilaire Van der Schueren, phrasé truculent et corpulence imposante, se partageant entre ses deux mi-temps, l’élevage de bétail et la formation de champions cyclistes. À première vue, le fossé culturel est profond avec le coureur de Bucaramanga, né sous les tropiques. Mais ce dernier s’adapte. « Le courant est toujours bien passé entre eux et moi. Je pense qu’ils appréciaient le respect que j’avais et que j’ai toujours pour la culture cycliste belge. »
Les Belges ne le ménagent pas, pourtant. Paris-Roubaix 2003, Victor Hugo Peña descend chercher des bidons à la voiture US Postal, remonte vers le peloton quand il entend dans son dos une série de cris qui se rapprochent et qui lui sont manifestement destinés. Souvenir intact : « J’ai vu un coureur revenir sur moi à toute allure puis me dépasser en me tassant d’un coup de coude. Au passage, il m’a hurlé “Jongen ! Jongen ! Alleeeeeez !” » Davantage qu’un encouragement, l’interjection traduit l’exaspération, quelque chose comme « dégage ! ». Elle se prononce avec les sonorités épaisses de la Flandre laborieuse. Le coureur colombien se rappelle : « Je ne connaissais pas le sens du mot “jongen”. Je l’ai pris comme une insulte raciste. Comme si, en tant que coureur sud-américain, on m’avait pris pour un indien. Je me sentais humilié, j’étais furieux. Sous le coup de la colère, je me suis lancé à la poursuite du coureur. J’étais prêt à le frapper. Mais je n’ai pas réussi à le rattraper. » Après l’arrivée, dans le bus de l’équipe, Johan Bruyneel commente l’issue de la course. « Ce Van Petegem, quel coureur ! Quel artiste ! » salue le manager général de l’US Postal. Peter Van Petegem vient de gagner Paris-Roubaix, une semaine après sa victoire en démonstration au Tour des Flandres. Victor Hugo Peña réalise que c’est ce même coureur qui l’a rudoyé trois heures plus tôt. « Il est peut-être très fort, mais c’est un grossier personnage », peste-t-il auprès de Johan Bruyneel.
– Grossier pourquoi ?
– Pendant la course, il m’a crié dessus et insulté. Si je le revois, je le frappe.
– Peter est un gentleman. Il ne se dispute jamais avec personne. Que t’a-t-il dit ?
– Quelque chose comme « Jonga, Jonga, Jonga, Jonga ».
Jongen : garçon, jeune homme. Terme générique, en flamand, usé par les cadors pour interpeller le jeune coureur inconnu, celui dont on ignore le nom. Johan Bruyneel rapporte l’anecdote à Peter Van Petegem. Au départ d’une course suivante, le leader de l’équipe Lotto se rapproche de Victor Hugo Peña et l’alpague d’une grosse voix : « Jongen ! Jongen ! Jongen ! ». « C’est devenu une blague récurrente entre nous. Chaque fois qu’il me voyait, il recommençait. »
Permis de séjour
La promenade du soir dans les rues lilloises rappelle au Colombien des souvenirs moins rigolos. À quelques stations de métro de la grand-place, il a passé en 2005 une semaine alité à l’hôpital de Roubaix, le corps à demi paralysé, l’esprit assommé par les analgésiques. En cause, une chute stupide pendant le départ fictif de Paris-Roubaix, dans les rues de Compiègne. Le peloton roule au pas. Plusieurs coureurs en profitent pour marquer un arrêt pipi. L’un d’entre eux change de trajectoire juste devant Victor Hugo Peña. Brusque coup de frein, soleil, violente torsion du dos. « J’ai eu deux vertèbres fissurées par compression. La sixième et la neuvième vertèbres ont pris en étau la septième et la huitième. » La douleur est foudroyante, la récupération interminable. Quatre mois durant, un corset entrave les moindres gestes du coureur.
Et puis, il y a les maux plus impalpables. Les vexations et les réalités pénibles derrière la façade rutilante du cyclisme mondialisé. El Tiburón s’est cogné aux portes de la forteresse Europe. Il a éprouvé les déboires de l’immigré lambda, fût-il un sportif professionnel confortablement rémunéré. Il a connu les débuts de saison reportés faute d’un visa de travail délivré dans les temps. Les démarches administratives épuisantes auprès d’autorités inflexibles. « Pour moi et d’autres coureurs colombiens, chaque début de saison s’apparente à une succession de cols hors-catégorie à franchir », déclarait-il en 2007 au site Cyclingnews. Il court alors pour l’équipe belge Unibet. « Cette année-là, j’ai vraiment galéré pour obtenir un permis de séjour et un titre de résidence à Grammont, où j’ai habité pendant trois mois. » Il ne s’attarde guère dans son domicile de la vallée de la Dendre. « Avec mon épouse et mon fils qui n’avait même pas deux ans, nous occupions une petite maison perdue au milieu des bois, au bord d’une route où passait le Tour des Flandres. Moi, j’étais heureux. Mais la plupart du temps, mon épouse était seule. Elle ne connaissait personne… » La famille déménage vers l’Espagne, s’établit à Alicante.
L’oubli et la violence
La nuit est tombée sur Lille. La conversation se prolonge dans le salon de l’hôtel. On aborde le côté obscur du cyclisme tel que l’a connu Victor Hugo Peña, l’envers du maillot jaune en quelque sorte : les sept Tours victorieux de Lance Armstrong rayés des tablettes, l’ex-maître à courir Johan Bruyneel banni du cyclisme professionnel, sentences consécutives aux révélations sur le dopage massif, systématique qu’orchestrait le duo belgo-étasunien à l’époque de sa toute-puissance. Une période sur laquelle la caravane du Tour fait désormais silence. Des années que chacun voudrait oublier, ou mieux : ignorer. Feindre qu’elles n’aient jamais existé. « Mais cette période fait partie de l’histoire du cyclisme, corrige notre interlocuteur. Armstrong et Bruyneel ont été punis mais ils ne furent pas les seuls coupables. Et au-delà de ça, il y a une amitié que je ne vais pas renier ni rompre en raison de ces sanctions. Si je rencontre Johan, je le saluerai, de même pour Lance. Je crois que les gens qui comprennent le cyclisme savent quelle fut leur importance. Je pense aussi que beaucoup de personnes les admirent, y compris parmi celles qui sont ici sur le Tour de France, même si elles évitent de le dire en public, car elles ne veulent pas être associées à eux. Pour ma part, je ne m’en soucie guère. Je travaille pour une chaîne, ESPN, où la direction ne m’a jamais dit : “Écoute, ce serait mieux que tu ne parles plus d’Armstrong et Bruyneel”. Ils savent que j’ai fait un podcast avec Johan Bruyneel et on ne me l’a jamais reproché. »
À quelles conditions pardonner ? Quel statut accorder à la mémoire ? Au bout de quels labyrinthes se planque la vérité ? Et quel regard porter sur les idoles qui vacillent, ébranlées par des enquêtes vertigineuses, s’appuyant sur des conclusions provisoires ou définitives ? Les questions valent pour Lance Armstrong et tant d’autres stars du cyclisme. Elles prennent en Colombie une valeur plus tragique. Depuis le printemps dernier, Luis Herrera, vainqueur de la Vuelta 1987, mythe vivant du cyclisme colombien, est accusé d’avoir commandité auprès d’une organisation paramilitaire l’assassinat de quatre de ses voisins, dans la ville de Fusagasugá. « Si l’enquête se poursuit, si sa culpabilité est loin d’être démontrée, l’affaire ravive la douloureuse mémoire du conflit armé qui a meurtri la Colombie », constate dans un article récent le journal suisse Le Temps. Et ce alors que le pays progresse sur la voie d’une fragile réconciliation depuis les accords de paix signés en 2016 par le gouvernement colombien et la guérilla communiste des FARC.
Le 3 octobre 2024, l’ancien coureur professionnel Marlon Pérez, qui avait participé à trois reprises au Giro, a été tué d’un coup de couteau dans sa ville de Carmen de Viboral, proche de Medellin. La motivation du meurtre reste à éclaircir. Bien sûr, la Colombie ne peut se réduire à ces tristes événements. Rares sont néanmoins les familles colombiennes à avoir été épargnées par la violence. Celle de Victor Hugo Peña en a elle-même souffert. Le père du coureur était originaire de Cabrera, petite ville bordée par le fleuve Sumapaz, dans les terres chaudes du Cundinamarca. Ses années d’enfance coïncidèrent avec La Violencia, terme générique employé en Colombie pour décrire la guerre civile entre libéraux et conservateurs (1948-1953). « Mon grand-père possédait une finca. La famille a dû tout laisser derrière elle du jour au lendemain pour fuir à Bogotá. Ni mon grand-père ni mon père n’ont jamais pu revenir. C’est une situation comme en ont vécu des milliers d’autres personnes déplacées de force en Colombie. Mon père se souvient encore de sa petite enfance dans la finca, et de la fuite à bord d’un camion avec ses parents et ses deux autres frères. Je connais l’histoire à travers son témoignage. Mais pour la génération d’après, c’est beaucoup plus flou. Je crois que je l’ai racontée en résumé à mes enfants. Ils n’en ont qu’une très vague idée. »
Un avenir compliqué
On retrouve Victor Hugo Peña le lendemain matin, à l’entrée de l’hôtel. Il pleut des seaux au-dehors. Aucun regret de ne plus être coureur des jours comme celui-là. « Journée hostile », soupire Fernando, le caméraman colombien d’ESPN. « La pluie complique tout », soupire Franco, le producteur argentin. L’un et l’autre accompagnent Victor Hugo Peña sur les trois semaines du Tour de France.
Dans la voiture vers Lauwin-Planque, lieu de départ de la deuxième étape, sous la drache et la grisaille, un décor de corons et de terrils défile sous nos yeux. Le paysage des mélopées de Pierre Bachelet. Qui contraste grandement avec l’ambiance musicale dans l’habitacle. La playlist choisie par Victor Hugo Peña aligne les standards de la salsa, des morceaux légendaires du Cubain Justo Betancourt, des New-Yorkais The Lebrón Brothers, du Porto-Ricain Ismael Rivera, du Panaméen Rubén Blades, des Colombiens du Grupo Niche… La conversation glisse sur la place des coureurs latino-américains dans le cyclisme moderne. Victor Hugo Peña se montre assez pessimiste. « Ce sport a évolué d’une manière telle que pour performer dans les rangs juniors, il faut déjà avoir un entraîneur, rouler avec un capteur de puissance, soigner la diététique. Et si tu ne commences pas à 14 ou 15 ans, mais à 18 ans, tu as pris du retard, un retard difficile à rattraper dans la perspective d’un contrat pro en Europe. Ma génération, tout comme la suivante, celle de Rigoberto Urán et de Nairo Quintana, souffrait déjà des difficultés économiques. Mais avec du sacrifice et du talent, on avait la garantie de pouvoir émerger, y compris quand on était issu d’un milieu modeste. Pour un jeune coureur latino-américain aujourd’hui, même avec du sacrifice et du talent, c’est bien plus difficile de percer. Le constat vaut pour tous les pays où il existe une culture du cyclisme sur route : la Colombie, l’Équateur, le Venezuela, le Mexique, le Costa Rica, l’Uruguay, et dans une moindre mesure le Chili, l’Argentine, le Brésil, le Guatemala et le Salvador. Je crois que l’avenir va être assez compliqué. »
L’ancien porteur du maillot jaune identifie un autre facteur problématique : la dangerosité des routes. « Nos pays en Amérique latine ne disposent pas d’un réseau routier comme ici en Europe. Il faut aller rouler sur les grandes routes nationales, avec beaucoup de trafic. C’est beaucoup plus dangereux de s’entraîner. » La mort de Jhonatan Paredes le 19 mai dernier l’a brutalement rappelé. L’ex-coureur pro, qui avait participé à la Flèche wallonne 2014 sous le maillot du Team Colombia, a perdu la vie lors d’une sortie en vélo, percuté par une camionnette qui tentait un dépassement plein gaz sur la route entre Tunja et Paipa. « Le danger est devenu tel que les coureurs doivent maintenant investir pour payer quelqu’un qui les accompagne en moto ou en voiture. C’est un coût supplémentaire pour un garçon qui commence le cyclisme, en plus de l’entraîneur, du capteur de puissance et de la nutrition. À mon époque, cela n’existait pas, parce que le trafic était moins dense. Il y avait déjà des accidents mais les routes en général étaient plus tranquilles. »
À l’approche de Lauwin-Planque, la pluie redouble d’intensité. Des embouteillages monstres paralysent les voies d’accès au départ. Tandis que la voiture progresse au pas vers le parking presse, Victor Hugo Peña missionne son caméraman pour aller acheter trois parapluies au village départ. Des parapluies de couleur jaune, comme le maillot qu’il porta jadis, trois jours durant. Un éclat de soleil à jamais dans le cœur que ne lui enlèveront ni les aléas météorologiques, ni les trous noirs de l’histoire du cyclisme.