N’y allons pas par quatre chemins : les routes, c’est politique. C’est parfois joli, aussi. Jusqu’à valoir le détour. Loin de quadriller le pays comme de simples éléments inertes de décor, ces cinq voies en ont sous l’asphalte. En route pour arpenter le pays et s’envoyer en vrac des frites, des myrtilles, du café illégal, une cervoise et un McDo.
La Vecquée, la magnifique
Funambulisme à travers landes et tourbières
Google Maps ne l’affiche pas spontanément. Pour se figurer le parcours de ce chemin ardenno-fagnard emblématique, il suffit cependant de s’adonner à ce jeu enfantin qui, indémodable, peuple les cahiers de vacances : relier deux points sans lever la mine du crayon ni traverser les lignes. Ces dernières seront dans ce cas bleues, comme les cours d’eau. La Vecquée coïncide en effet avec la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Vesdre, au nord, et de l’Amblève, au sud. On partira de la Croix Wathy, tout près du hameau de Bronromme, plantée entre Stoumont et Spa. On mettra alors le cap à l’est, et on remerciera la permanence kilométrique (vingt-cinq unités environ) du mariage heureux entre crête et cheminement du sentier, grâce auquel on fendra fagnes et forêts sans accuser de fortes pentes, malgré la réputation casse-pattes de la région. On devinera Bérinzenne et sa tour à hauteur du col du Rosier, on franchira l’autoroute près de l’ancien hôpital médiéval de Cokaifagne (témoin d’une concentration d’activité humaine notable à l’époque), on relira la tragédie locale du couple que commémore la Croix des Fiancés, et on s’enfoncera pour de bon dans l’infini du plateau des Hautes-Fagnes. On attribue volontiers à la Vecquée un héritage gallo-romain. Ses premières mentions datent pourtant de 1569 seulement. Réputée prisée par les évêques de Liège qui se payaient des journées shopping à Stavelot (d’où son nom, vèke signifiant évêque en wallon), la voie s’emprunte encore aujourd’hui sans moteur, au cœur de landes et de tourbières qui recueillent les faveurs du museau du loup dans les linaigrettes, et bientôt, des ailes du tétras dans les éricacées. Les bornes en pierre que l’on rencontrera résistent au temps. Elles suggèrent un riche passé de voie-frontière : la Vecquée a tour à tour joué l’arbitre entre les principautés de Liège et Stavelot-Malmedy, les Pays-Bas et la Prusse, puis la Belgique et la Prusse. Pour les mordus d’histoire, se lancer sur sa terre caillouteuse constitue un excellent prétexte pour s’empiffrer des myrtilles qui la bordent copieusement l’été.
La chaussée antique Bavay-Tongres, l’ancestrale
Rendre aux Gaulois ce qui n’appartient pas à César
Une injustice millénaire. Un ancestral fourvoiement. Et tous ces panneaux, effrontément complices dans l’usurpation. Sans doute les Romains reflètent-ils un imaginaire plus classe et prestigieux, entre mystère et puissance rayonnante. Sans doute brillaient-ils davantage que les Gaulois en « com ». Car l’impression dominante est bien là : à fendre la Belgique sur cet axe aux multiples visages, on se projette dans les trajets de commerçants ou de militaires romains, pourtant usagers d’une voie construite et empruntée par des Gaulois des siècles avant eux. Il faut dire que l’investissement de Bavay-Tongres par les Romains présente une certaine cohérence : alors architectes d’un maillage géographique ambitieux, ils ont dépassé son simple réemploi. Ce transect assurait une liaison entre deux autres artères qui partaient de Lyon, capitale des Gaules, pour atteindre respectivement l’eau de Boulogne au nord-ouest, et celle de Cologne, au nord-est. Parant de Bavay, sept kilomètres sous la frontière franco-belge, dans l’axe de Dour, la chaussée qui nous occupe est aujourd’hui brièvement française, hennuyère, namuroise, brabançonne, liégeoise, pour finir limbourgeoise à Tongres (entre Liège et Hasselt). C’est à la veille de notre ère, sous la direction du général Agrippa, que la mémoire romaine s’agrippa aux lieux pour persister jusqu’à nos jours. Sur la vieille voie gauloise de plus en plus amochée par le temps, des ingénieurs appliquent les meilleures techniques de génie civil de l’époque pour rehausser, élargir et empierrer le sol. La route encaisse des siècles de trafic sans sourciller et constitue un fourmillant couloir de transit pour les marchandises, les armées, les brigands, les idées… Son tracé demeure aujourd’hui — dernier fait historique en date : il a permis à l’armée allemande de rallier la Sambre en 1914 — et les indices de son histoire antique jalonnent le parcours. En passant entre autres par Givry, Binche, Gembloux, Ramillies, Waremme, on constate une densité notable de tumuli de l’époque, monticules variés qui recèlent une ou plusieurs tombes. Comme la route, ces sépultures suggèrent comment un marqueur paysager et civilisationnel peut traverser l’épreuve des millénaires, culturellement comme physiquement. Rarement encaissée, la chaussée trace le plus souvent au plus court, à travers une agriculture lisse et ondulante, à peine perturbée par de minces rangées d’arbres ou des champs d’éoliennes. Dur, dur, aujourd’hui de retrouver l’unicité de la chaussée, qui offre à qui l’emprunte une succession hétérogène de sentiers, de tronçons pavés et de routes tranquilles brusquement transformées en voies de circulation dense et rapide, crispée au moindre tracteur, quand la bande n’est pas dédoublée. La cohérence se lira plutôt sur la kyrielle de références toponymiques à l’époque romaine, quoi qu’en penseront les Gaulois.
Heldenweg, l’insolite
Ou l’art de recycler une sépulture
Le cul-de-sac libère des fragrances de graisse de bœuf. À hauteur d’une friterie qui ressemble plus à un resto chic qu’à un snack, au nord de l’église d’Adinkerke, le « Chemin des Héros » permet de visiter le cimetière militaire de la Première Guerre, à quelques encablures de la gare de La Panne. Ici s’étend la Flandre des coquelicots, où la régularité du gazon et la prospérité immobilière laissent difficilement imaginer le chaos qui prévalait sur les lieux, un gros siècle en arrière. La Heldenweg (autrefois nommée Kerkweg) n’offre rien d’imposant avec ses 125 mètres à tout casser. Son âge ne se distingue en rien des moyennes courantes et depuis les années septante, son revêtement ne fait que dérouler un asphalte banal. C’est en creusant le bitume de quelques centimètres que l’histoire de cette voie prend un tour insolite. Mêlés aux pavés, des morceaux de béton irréguliers s’étalent pour constituer la route. Il s’agit de débris de pierres tombales. La cause remonte aux années vingt, moment où s’entreprend la rénovation des cimetières militaires à travers la Belgique. Dans un élan d’homogénéisation des tombes, le ministre de la Défense déclare que les hommages existants ne peuvent rester qu’à condition d’une demande de parents proches du défunt. À Adinkerke, un lot important de tombes se voit ainsi remplacé. La plupart étaient des heldenhuldezerkjes, croix celtiques flanquées du AVV-VVK, symbole nationaliste flamand, qui avaient été placées par un comité de mémoire flamingant au lendemain du conflit. Le démantèlement des croix excite le courroux du Mouvement flamand, qui parvient à garder quelques pièces pour les placer dans la tour de l’Yser. Le reste est concassé et constitue bientôt le pavement de l’allée, sous les yeux écarquillés des nationalistes. Vos tombes ne conviennent plus aux standards de l’époque ? Donnez-leur une nouvelle vie en les transformant en route ! L’histoire ne dit pas si quelques malins ont aussi récupéré des sépultures en marbre pour carreler leur véranda.
Steenstraat, la pionnière
Bruges, chef-lieu de la Viande occidentale
D’un côté, le beffroi et la place du Marché. De l’autre, la cathédrale Saint-Sauveur, la plus ancienne de Bruges. En louvoyant entre touristes et façades à pignons en gradins, le tableau peut difficilement apparaître plus typique. La Steenstraat figure parmi les plus vieilles rues de la ville. Elle héberge aujourd’hui un McDo qui a tout pour être le plus chic du royaume. Le nom Steenstraat — rue de la Pierre — montre ses premières occurrences en 1297. La rue s’étend sur 350 mètres à peine, mais pour signifier l’importance et la richesse de son passé, les historiens tiennent à l’insérer au sein d’un axe autrefois identifié comme la Zandstraat — rue de sable — tronçon qui existait avant l’époque romaine et reliait Oudenburg à Aardenburg en passant par Bruges (d’une longueur équivalente à cent fois celle de la Steenstraat, sur une crête sablonneuse). Si la Steenstraat demeure notoire aujourd’hui, c’est en grande partie parce qu’elle est connue comme étant la première voie de passage que l’on a couverte de pavés dans la région. Et un pavé, pour ce cœur battant de la Flandre, Dieu sait si ça pèse. Après une vie romaine bien remplie au sein du réseau des voies antiques (lesquelles ont constitué un squelette pour la machinerie impériale), la Steenstraat a accueilli de remarquables maisons de corporations, notamment celles des boulangers, des maçons, des charpentiers et menuisiers et des cordonniers. La Westvleeshuis — halle aux viandes (aux viandes occidentales, littéralement) —, propriété de la guilde des bouchers, concentrait la plus forte vitalité. À un jet de pavé de là, seule une autre rue, la Vlamingstraat, présente alors une activité économique plus foisonnante encore. Mais l’aménagement de la gare à ’t Zand quelques années après la création de la Belgique renverse l’avantage. Le trafic ne cesse de s’intensifier dans la Steenstraat, les boutiques champignonnent jusqu’à saturer les rez-de-chaussée. Plus de doute, la rue devient la plus vibrante de Bruges. Gothiques, baroques, néoclassiques, art déco, brutalement modernes, les façades s’enchaînent sur la trame du temps, où chaque pierre raconte un siècle différent.
La Vennbahn, la litigieuse
Des Porsche à l’assaut de grains de café
La Vennbahn, une voie ferrée aménagée pour acheminer et faire brûler la houille du bassin d’Aix-la-Chapelle dans les usines sidérurgiques du Grand-Duché et de Lorraine, est allemande d’origine. Prussienne, même. Signe encore du rôle structurant des voies de passage dans la vie publique, l’initiative de sa construction émane de l’empereur Guillaume Ier en personne. Jusqu’à ce que la guerre éclate en 1914, la Vennbahn fait ce qu’on lui demande : elle transporte, facilite, enrichit. L’issue du premier conflit mondial bouscule son destin convenu de couloir tranquille de transit. Dans les pages du traité qu’ils rédigent à Versailles en 1919, les alliés de la Triple-Entente imposent notamment à l’Allemagne vaincue de céder les territoires d’Eupen, Malmedy et Moresnet Neutre. Si la manœuvre transforme une bonne partie de la Vennbahn en ligne belge, quelques segments restent allemands à première vue. Mais plus que n’importe quelle autre parcelle herbeuse, la voie ferrée donne envie, et la Belgique obtient que les rails pris en tenaille lui reviennent aussi. Voilà dès lors notre pays auteur d’enclaves territoriales par voie ferrée, une curiosité mondiale. La Vennbahn constitue en effet en plusieurs endroits un corridor belge qui sépare des terres allemandes de leur pays. Au-delà de l’originalité géoadministrative (la Belgique n’en est pas à son coup d’essai), l’ambiguïté de la situation occasionne des brouettes d’anecdotes liées à la Vennbahn et ses enclaves. Les plus célèbres concernent celle de Mützenich, près de Montjoie, pour son statut de carrefour bouillonnant dans la contrebande de café, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’or brun était soumis à de fortes taxes pour pénétrer l’Allemagne, et l’appétit qu’il suscitait a ouvert un marché parallèle diablement vivace et lucratif, utile tantôt pour essayer de revivre sur des zones dévastées par les conflits, tantôt pour s’enrichir crapuleusement. Selon les estimations, les gains issus des grains illégaux ont cumulé un chiffre d’affaires de quelque 160 millions de deutsche marks, donnant à penser que la contrebande de café a largement contribué à la reconstruction de la région d’Aix-la-Chapelle. Le café passait dans des corbillards, des ambulances, des cuissards cyclistes… Les douaniers lançaient des poursuites en Porsche équipées de balais en acier pour repousser les clous que les contrebandiers lâchaient derrière eux… Issue des péripéties : un procès collectif au dossier presque aussi épais que celui de Nuremberg. La Vennbahn s’arpente aujourd’hui dans un climat plus tranquille. En meilleurs termes, la Belgique, l’Allemagne et le Grand-Duché l’ont transformée en un Ravel bucolique accueillant.