Ceux qui ont appris cet art il y a vingt ans ne s’attendaient pas à une telle métamorphose. L’intelligence artificielle bouscule la traduction littéraire et amène avec elle une question centrale : jusqu’où ira-t-on ? Si elle n’a pas encore remplacé l’humain, elle évolue si vite qu’elle pousse ces spécialistes de la langue à s’interroger. Les traducteurs restent convaincus de leur valeur, mais encore faut-il s’adapter, et résister.
Sur le mur en briques, le PowerPoint affiche un poème en italien signé Primo Levi. Il s’assied, dos à l’écran. « C’est vrai que l’autre jour, j’ai corrigé la traduction d’une des étudiantes. » Il retrousse les manches de sa chemise. Il hésite. « J’ai eu le sentiment que peut-être elle s’était fait aider par l’intelligence artifcielle. » ChatGPT. Sujet sensible. Tentation irrésistible, à peine dissimulée par les élèves qui l’utilisent. Il suffit de deux étapes simples : un copier-coller, une instruction « traduis-moi ce texte en français » et, en quelques secondes, l’outil génère un texte propre et fuide, gratuitement. « Je pense que pour les livres commerciaux, ça pourrait fonctionner. » Laurent Béghin ne lit pas ce genre de littérature. «C’est peut-être un peu élitiste », reconnaît-il. La traduction littéraire est une discipline à part. Romans, poèmes, certains essais, livres de voyage ou récits journalistes peuvent en faire partie. Elle se distingue de la traduction «technique», celle des modes d’emploi, des textes administratifs, des documents médicaux. Laurent Béghin, son truc à lui ce sont les romans classiques italiens, romaniste oblige. Ces textes qu’on doit lire deux fois avant de comprendre, et trois fois avant d’oser les traduire. Pour ces écrits, il doute que l’intelligence artificielle soit d’une grande utilité. «Le soupçon est venu parce que des phrases n’avaient ni queue ni tête. Oui, ça racontait une scène, mais ce n’était pas une traduction.» Il se réjouit de ne pas s’être souvent fait cette réfexion. Les étudiants qui suivent le cursus de traduction sont en général passionnés par cette discipline, bien qu’ils soient de moins en moins nombreux à choisir cette voie. De cette poignée, très peu se dirigent vers la traduction littéraire. Pour eux,
le chemin n’est pas simple. Peu d’élus parviennent à se faire une place dans le secteur.
De son côté, Guillaume Deneufbourg , traducteur belge et professeur — sans compter ses nombreuses autres casquettes dans le monde de la traduction, qui prendrait une page à citer — n’a aucun doute sur l’utilisation de l’IA par les étudiants. «Certains n’hésitent pas. » Il semble résigné. «En troisième bac, on demande par exemple aux étudiants un portfolio écrit en néerlandais. À ce stade, ils sont encore très loin d’être à un niveau de natif, on sent que ce sont des francophones qui écrivent. Mais depuis deux ans, comme par hasard, le néerlandais
de certains est incroyable. Il ne faut pas chercher trop loin pour savoir d’où ça vient. On va d’ailleurs réintroduire un examen oral l’année prochaine. » Même si les futurs professionnels traduiront d’une langue étrangère vers leur langue maternelle, assurer l’avenir et la qualité des traductions humaines dans ces conditions n’a rien d’évident. Les professeurs tentent d’expliquer, de convaincre, de donner envie. Dès les premiers cours de traduction générale, Guillaume Deneufbourg prévient ses étudiants : « Écoutez les gars, on sait très bien qu’il y a l’IA. Si vous voulez faire votre formation en faisant tout traduire par une machine, arriver au cours sans avoir lu le texte, vous pouvez. Mais vous n’apprendrez rien, ça n’a d’intérêt pour personne. Traduisez à l’ancienne, faites-moi confiance. » Pourtant, impossible d’ignorer ces outils magiques. « Avouons-le, personne ne sait vraiment où ça va. On est en train de vivre une période de transition dans l’enseignement. Pas qu’en traduction d’ailleurs. »
Pour s’adapter, des cours sont prévus dans le cursus des étudiants. Sans les pousser à utiliser l’intelligence artifcielle, les professeurs leur apprennent à faire usage de la traduction automatique de manière responsable et efficace. Car oui, traduction automatique et intelligence artificielle ne sont pas perçues comme des équivalents. Tous les logiciels ne doivent pas être compris comme de l’IA « générative » à la façon ChatGPT, qui fonctionne par imitation des données accessibles. Google Traduction ou DeepL sont utilisés depuis plusieurs années par les traducteurs. «Il ne faut pas les diaboliser», nuance Noëlle Michel, traductrice française conquise par la Belgique, dont la relation avec le pays s’est nouée en néerlandais. Elle l’affirme sans détour, elle utilise la traduction automatique pour se faciliter certaines tâches. «Un truc que j’utilise parfois, c’est DeepL. Ça m’aide dans ma réflexion. Quand je clique sur un mot, on me donne des synonymes. Ça me mène parfois sur des pistes auxquelles je n’avais pas pensé. Et quand je bloque un peu, ça peut être utile. » Des outils pratiques, dont l’usage n’évolue pas au fil des années. Ils apportent une traduction mécanique, aride, qui ne tient pas compte du contexte.
L’IA générative semble interpréter, modifier, et même réinventer le texte, tout en donnant l’illusion d’un raisonnement ficelé, modifiable sur commande. Rapides, efficaces, ces capacités dépassent la simple transposition et font miroiter de belles promesses pour la traduction littéraire. Mais pépin: cet art ne se limite pas à simplement traduire avec fluidité. Il est le résultat de plusieurs heures de réflexion, de choix difficiles, d’interprétation. Un réel travail d’écriture. Nombreux sont ceux qui considèrent le traducteur comme un véritable auteur. En France, la profession est d’ailleurs reconnue par un statut et tous sont rémunérés en droits d’auteur.
Comprendre un texte, c’est aussi en saisir les couches invisibles : le style de l’auteur, son passé incrusté entre les lignes, ses influences, ses idéologies. D’un point de vue technique, aussi futée soit-elle, l’IA n’est pas encore au niveau pour piger l’essentiel de ce décodage, indispensable au texte. «On se rend pas compte de tout le travail de documentation d’un traducteur. Ça prend énormément de temps, » ajoute Noëlle Michel. Sans tous ces éléments, des nuances majeures échapperaient aux traducteurs, et donc aux lecteurs. « Le plus compliqué c’est tout ce qui est non-dit », explique Sonja Janssens, traductrice et professeure à l’ULB. «Des allusions, des choses qui ont un rapport avec un certain contexte. L’ironie, l’humour, c’est très, très difficile. » À quoi s’ajoute la personnalité du traducteur. S’ils tendent à s’effacer au maximum du texte, ces spécialistes saupoudrent la traduction de leur sensibilité. Certains traducteurs peuvent être plus ou moins réceptifs aux différents éléments d’un même texte. L’un à l’humour, l’autre au caractère d’un personnage. Sans oublier l’intertextualité, une dimension essentielle des œuvres littéraires. Elle existe dans toutes les cultures, il suffit de faire un tour du côté de la littérature anglophone, où les références à Shakespeare sont omniprésentes.
Traduit par Guillaume Deneufbourg. La mention apparaît trois fois dans le livre. Dont une juste sous le titre Bleu de Delft, roman historique qui nous plonge dans la Hollande du XVIIe siècle, signé Simone van der Vlugt. En général, ces quelques mots passent inaperçus par le lecteur, bien que la mention du traducteur se soit fnalement imposée. Le fruit d’un combat de longue date, toujours ouvert dans certaines maisons d’édition. L’IA serait — paradoxalement — l’opportunité de mettre en lumière le travail de création humain, nous dit Jean Mattern. Le directeur éditorial de la maison Christian Bourgois annonce : les traducteurs devront bientôt — dans un délai plus ou moins court — s’engager à ne pas s’être aidé de l’IA, engagement gravé dans le contrat. « Je pense qu’il y a déjà une question d’honnêteté intellectuelle par rapport à un engagement contractuel, mais c’est aussi, in fine, pour valoriser le travail fait par un être humain et non pas par un logiciel. Peut-être que je suis mal placé pour le dire en tant qu’éditeur, mais je trouve que ça protège aussi la profession de traducteur littéraire. »
Jusqu’il y a peu, le nom du traducteur figurait très ra rement sur la couverture, ni même sur la quatrième. Pourtant, derrière, se cachent des mois de travail. « Pour ma part, j’en suis à cinq relectures par livre», explique Noëlle Michel. « Je fais une première lecture, je traduis. Ensuite, je fais une première révision, je vérifie constamment le texte source. Puis, je refais une relecture dans mon fichier Word en me reportant au texte source quand j’ai des doutes ou quand je veux vérifier des choses. Après, je refais une lecture sur papier. Et enfin, je refais encore une lecture sur l’ordinateur. C’est le minimum. » De nombreuses heures, qui coûtent cher aux éditeurs. D’après un rapport de l’Association des traducteurs littéraires de France, certaines maisons d’édition s’emparent déjà de l’IA. Leur motif : faire des économies. En faisant traduire une première version d’un texte par la machine, ensuite révisée par un traducteur humain, elles répondent à cet objectif économique. En France, où se traduit la majorité de la littérature étrangère, aucune grande maison ne déclare s’être engoufrée dans ce monde tech. «Moi, je limiterais bien, même philosophiquement, l’application de ces outils à des textes purement techniques, explique Jean Mattern. Je crois que la vraie littérature a besoin d’un passeur qui est un être humain comme le créateur du texte et pas un logiciel. Tout simplement pour être capable de transposer, de trouver les équivalents dans une langue vivante chargée d’émotions.» Le méthode dite de postédition est en outre jugée inefficace par les traducteurs. «Honnêtement, c’est frustrant, explique Sonja Janssens. Quand on me demande de corriger en postédition, très souvent je ne corrige pas. Je refais la traduction à partir de zéro. Même logistiquement c’est compliqué. Vous avez votre texte source, la traduction faite par la machine, et il faudrait un troisième écran pour la version corrigée. » En s’emparant du texte à la deuxième étape, toute une partie de la réflexion est mise de côté. «Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce premier jet, on a besoin de le faire, ajoute Noëlle Michel. C’est le moment où on commence à réfléchir au texte. S’il s’agissait simplement de retaper les mots, ça n’a pas de sens. Le travail de la traduction, c’est là qu’il se passe. Donc si je pars d’un texte prétraduit, ça ne m’aide pas. Il va quand même falloir que je fasse ce travail de réflexion du départ. Ce n’est pas un gain de temps, et je ne suis pas payée plus, au contraire. »
Cette nécessité de s’approprier le texte dès les premières lignes est confirmée par une étude rapportée par Waltraud Kolb, chercheuse en traduction à l’université de Vienne. Dix traducteurs littéraires ont été invités à traduire une nouvelle d’Ernest Hemingway, A Very Short Story. Cinq à partir du texte original, cinq autres à partir du même original accompagné d’une prétraduction automatique. Une phrase à première vue anodine, Luz sat on the bed, a suf à mettre en lumière un phénomène révélateur. Tandis que les traducteurs du premier groupe ont proposé des versions différentes, selon qu’ils interprétaient l’action comme accomplie ou inaccomplie : Luz était assise sur le lit ou Luz s’assit sur le lit, ceux du second groupe ont tous conservé la version traduite par la machine. Ce phénomène illustre à quel point une version prétraduite peut diriger le traducteur vers une interprétation, au lieu de nourrir une créativité sur le texte.
Les traducteurs et éditeurs s’accordent: si l’IA continue sa progression, les premiers touchés seront les traductions d’ouvrages commerciaux. Ceux écrits avec un style plus simple, facilement imitable. « Je pense que cette littérature-là est plus à risque que le segment littéraire dont on s’occupe chez Bourgois, explique Jean Mattern, dont la maison a publié de g rands auteurs étrangers tels que J. R. R. Tolkien, Fernando Pessoa ou Roberto Bolaño. Je ne sais pas si ça va avoir lieu plus ou moins rapidement, mais si réellement ça a lieu, ça veut dire qu’il y aura moins de travail pour les traducteurs. » Certains professionnels, qui ont une place bien établie dans le milieu, pourront se permettre de refuser les propositions de post-édition commencées par l’IA. Mais Guillaume Deneufbourg comprend la tentation pour les jeunes. «Ce sera pris en charge par de jeunes traducteurs ou traductrices, que je ne blâme absolument pas, mais qui sont peut-être plus ouverts à tout ça, et qui feraient parfois n’importe quoi pour mettre un pied dans la porte. Parce que c’est un marché qui est assez fermé. »
L’intelligence artificielle ne peut pas encore traduire l’ironie, la peur ou les silences. Elle ne peut pas non plus faire oublier qu’elle n’est pas humaine. Les traducteurs le savent : leur plus-va lue est évidente. Mais à l’extérieur, pou r le lecteur lambda, les textes générés par l’IA semblent déjà cohérents. C’est là que le doute s’immisce. « La première conférence que j’ai donnée sur la traduction automatique, c’était en 2015, ça fait dix ans, se souvient Guillaume Deneufbourg. On m’avait demandé si je pensais que notre métier allait disparaître. J’avais répondu non . Il allait forcément évoluer, comme tous les métiers, mais on serait toujours nécessaires. Je tiens encore ce discours aujourd’hui, je reste convaincu de notre valeur ajoutée. Mais la perception du monde face à ces outils prétendument miracles a changé. » Sonja Janssens s’accorde : «Ça va très vite, on le voit ces dernières années. Je suis positive, mais on n’est pas à l’abri du progrès. » Le métier se transforme. Les traducteurs s’adaptent, sans oublier les bases : le charme et la diversité du processus créatif humain, fait d’erreurs, d’élans, d’originalités. Pour le moment, l’esprit résiste. On pourrait le scander, s’y raccrocher. Pour le moment.
Par curiosité, nous nous sommes prêtés à l’exercice, en jetant notre dévolu sur le titre du célèbre roman de Dostoïevski, Les carnets du sous-sol, traduit de différentes manières au fil des années : Le Sous-sol ou Notes d’un souterrain. En russe, Записки из подполья. On enregistre le titre dans Google Traduction, grâce à une manipulation hautement technique, que seuls les plus expérimentés maîtrisent : Ctrl + C . Ctrl + V . Le résultat n’est pas convaincant. «Notes du métro». Rien de mieux proposé par DeepL: «Note de la clandestinité ». Face aux différentes traductions de ces trois mots, on ne peut qu’admirer l’originalité des outils, et reconsidérer leur fiabilité. En parallèle, ChatGPT reconnaît directement le titre du roman et prend l’initiative de nous noyer d’informations supplémentaires sur l’œuvre.
« Le plus compliqué, c’est tout ce qui est non-dit. Des allusions, des choses qui ont un rapport avec un certain contexte. L’ironie, l’humour, c’est très, très difficile. » Sonja Janssens, traductrice et professeure à l’ULB
« Je ne sais pas si ça va avoir lieu plus ou moins rapidement, mais si réellement ça a lieu, ça veut dire qu’il y aura moins de travail pour les traducteurs. » Jean Mattern, directeur éditorial de la maison Christian Bourgois
« Il y a dix ans, on m’avait demandé si je pensais que notre métier allait disparaître. J’avais dit non, évidemment. Qu’il allait évoluer, oui. Mais qu’on serait toujours nécessaires. J’ai tenu ce discours longtemps. Aujourd’hui… ce serait mentir de dire qu’on n’a pas peur » Guillaume Deneufbourg, traducteur et professeur dans les universités de Mons et de Lille