Lors de sa venue récente en Belgique, le pape François annonce l’ouverture du procès en béatification du roi Baudouin. Dans la stupeur générale, il en profite pour s’en prendre à la loi belge sur l’IVG, qu’il juge meurtrière, et qualifie de « tueurs à gages » ceux qui pratiquent ces interventions. Ce qu’on sait moins, c’est qu’en 2021, l’Église a discrètement entamé une autre procédure de béatification : celle de la sœur irlandaise Veronica O’Brien, missionnée au début des années 1960 pour trouver une femme au roi Baudouin. Pour la première fois depuis son décès, en février 1998, celle qui répondait au nom de code de « Grace » accepte de se livrer en détail sur un épisode peu connu de l’histoire monarchique belge.
Veronica O’Brien a vécu sobrement, ombre influente dans le cercle des grands hommes de l’Église catholique et du Renouveau charismatique. Vêtue d’un habit sombre qui lui fait gagner un temps précieux chaque matin, elle porte pour seul bijou visible une bague figurant une colombe (le Saint-Esprit) recouvrant de ses ailes un diamant (Marie). Une allure austère que tranche ce quelque chose de malicieux dans le regard, dans le sourire, dans le verbe qu’elle a haut. Quand on la rencontre, cela fait vingt-six ans déjà qu’elle a perdu la vie, au noble âge de 93 ans, à Wemmel.
Veronica, avant toute chose, comment allez-vous ?
Fort bien. J’ai plus de temps libre, ces dernières années, et je suis ravie d’en consacrer un morceau pour cet agréable entretien.
Votre vie est un roman d’aventures, vous avez fréquenté les plus grands mais vous restez inconnue du public. Qui êtes-vous, d’où venez-vous ?
Je suis née Louise-Mary O’Brien au tout début du xxe siècle, en Irlande du Sud, à Midleton. À cette époque, Midleton est une petite ville rurale verdoyante, avec une rivière, des collines, des prairies. La ville vit au rythme de l’agriculture et de la distillerie de whisky Jameson. Je suis la onzième d’une heureuse famille de treize. Mon père était médecin-chirurgien et ma mère s’occupait de la maisonnée et des servantes vêtues de blanc. Nous avions quelques relations de la même classe sociale et je m’impliquais avec entrain dans nos parties de danses, de musique et de jeux.
Vous avez dédié votre vie entière à la foi, là où d’autres se consacrent à la quille finlandaise ou aux placements immobiliers. D’où vous vient une telle passion ?
Midleton était majoritairement catholique. Ma mère était très pieuse, elle veillait à ce que nous pratiquions notre foi quotidiennement. J’aimais chanter à tue-tête le cantique malgré les tentatives fraternelles de me museler ! Lors de ma première communion, j’ai compris que j’étais sous l’emprise de la Trinité et de la Très Sainte Vierge. J’ai définitivement capitulé devant l’amour de Dieu en secondaire, chez les religieuses de Sainte-Clothilde, près de Londres. J’ai ensuite intégré une congrégation. Veronica est mon nom de religieuse.
Et c’est un très bon choix. Après quatorze ans, accablée d’angoisse, de doute et de reproches de vos supérieurs, vous quittez les ordres pour vous consacrer à l’évangélisation directe à temps plein. Pourquoi ?
Je préfère dire que le Seigneur m’a appelée à autre chose et que j’ai répondu à cet appel : j’ai traversé la Manche en pleine tourmente mondiale et, durant vingt ans, j’ai propagé la Légion de Marie[1] en France, en Belgique, en Grèce, en Turquie et en Yougoslavie encore sous régime communiste hostile à l’Église. Mon apostolat m’a également amenée en Pologne, en Grèce, en Argentine, au Brésil, au Mexique, en Norvège…
En 1972, vous découvrez le Renouveau charismatique aux États-Unis et vous importez en Europe ce courant de l’Église né dans les années 1960, avec la bénédiction du pape Paul VI dont vous avez la confiance et l’affection.
Comme messagère de Marie, j’ai vécu une vie errante. Ma mission était de réchauffer les âmes refroidies qui s’éloignent du Seigneur. Je me suis parfois sentie écrasée par la grandeur des plans du Bon Dieu qui consiste à faire des merveilles avec des petits riens. J’ai découvert dans le Renouveau des manières de prier qui combinent expression corporelle et communication interpersonnelle, comme la prière « en langues ».
C’est quoi la prière « en langues » ? On passe du latin à l’esperanto lors de la même supplique ?
Absolument pas. C’est une prière spontanée à l’unisson avec l’Esprit qui vit en nous. Elle se manifeste à travers des gémissements. Quand on prie en langues, on ne choisit pas consciemment ce qu’on dit. Les sons sont souvent incompréhensibles, comme inspirés directement par l’Esprit saint.
Ça ressemble fort à la bascule de la quatrième Westmalle Triple. C’est ce rôle libérateur des inhibitions qui explique l’attirance du roi Baudouin pour le Renouveau charismatique ?
Concernant les affaires spirituelles du roi, je suis une tombe !
C’est rigolo, ça fait une mise en abyme. Mais pouvez-vous tout de même nous expliquer comment une sœur irlandaise se retrouve dans le cercle intime du roi des Belges ?
Mes premiers liens avec la Belgique remontent à ma seconde rencontre avec Mgr Léon-Joseph Suenens, en 1948, à Lourdes. Nos âmes sont entrées en union comme si j’étais faite pour lui. En 1959, je m’installe à Bruxelles à la suite d’un accident de voiture dont je sors miraculée. Depuis l’automne, l’évêque et le roi s’étaient fortement rapprochés. Leurs conversations affectueuses dans le parc du palais royal meublaient la solitude du monarque. En février 1960, le roi lui confie avoir passé la nuit incognito aux abords de la grotte de Notre-Dame à Lourdes pour la prier de résoudre le problème de son mariage. Dix ans qu’il était sur le trône et il vivait toujours avec son père et sa belle-mère. Il recherchait tout à la fois une épouse, une reine et une complice spirituelle. Confidence pour confidence, Mgr Suenens lui raconte notre rencontre au même endroit et le roi lui demande de me voir le 23 mars 1960. Je me suis perdue en chemin et je suis arrivée aussi en retard que confuse. « Mister King » ne m’en a pas tenu rigueur et l’audience a duré cinq heures.
Dans ses notes, il remercie le Seigneur de lui avoir envoyé une sainte pour le guider dans sa vie spirituelle et dans sa formation.
Il voulait se marier et il avait une préférence pour l’Espagne mais il ne savait pas comment s’y prendre. Une nuit, j’ai entendu un appel du Seigneur : « Allez offrir au roi d’aller en Espagne en vue de lui défricher le terrain. » Le 13 avril, je lui ai proposé mon aide pour cette « mission impossible ». Il a accepté avec émotion. Personne dans son entourage politique, familial ou spirituel n’a été mis au courant. Dans nos échanges épistolaires, nous utilisions les pseudonymes Luigi pour lui et Grace pour moi, Mgr Suenens était Michel et Fabiola, Avila. Le 28 avril, j’ai pris l’avion pour Madrid en passant par Londres pour faire croire que je me rendais aux États-Unis pour une causerie. Sur place, j’ai camouflé ce travail spécial en enquête sur l’apostolat en milieu aristocratique.
Mais comment avez-vous débusqué Avila/Fabiola ?
Sous le prétexte de cette enquête, je suis entrée en contact avec la directrice d’une école de filles à Madrid, via un ami commun. Celle-ci m’a introduite auprès d’une ancienne élève très respectée de la haute société espagnole. Cette dernière m’a donné l’adresse et le numéro de téléphone d’une jeune aristocrate inconnue au bataillon : Fabiola de Mora y Aragón. Elle vivait encore avec sa mère et dix-sept domestiques, dans un luxueux palais madrilène. Elle avait une existence si recluse que son entourage pensait qu’elle finirait par entrer dans les ordres. J’ai su au premier contact qu’elle était l’élue de la Très Sainte Vierge.
Quel flair. À ce moment-là, elle n’était pas encore dans la confidence de la vraie raison de votre venue ?
Non. J’ai repris l’avion pour faire rapport à Luigi qui m’a demandé de retourner à Madrid pour inviter Avila à Bruxelles. J’ai essuyé un refus catégorique et elle a rompu tout contact avec moi. Le nonce de Madrid et une lettre du roi en personne m’ont permis de la convaincre.
Comment s’est passée la rencontre ?
Le date a eu lieu dans la plus grande discrétion à mon domicile à Bruxelles, à deux pas de la barrière de Saint-Gilles. Avila a remis sa décision aux mains de Notre-Dame de Lourdes. C’est là aussi qu’ils se sont retrouvés le 6 juillet 1960, se donnant jusqu’au 10 pour se dire oui (ou non). Ils ont prié, ils ont marché, ils ont parlé, ils ont reprié, terminant chaque journée par un chapelet. Dans ses carnets, Luigi a écrit : « Je me sens poussé à lui dire je t’aime et je voudrais le lui écrire dans son missel. » Mais c’est elle qui a pris l’initiative. Au cours d’une grande promenade, elle s’est arrêtée brusquement pour dire trois Ave Maria. Au moment de reprendre la balade, Avila a dit à Luigi : « Cette fois-ci c’est oui et je ne veux plus regarder en arrière ». C’était le 8 juillet 1960. Ils se sont mariés à la fin de l’année, moins de huit mois après leur première rencontre. Mission accomplie avec 50/10 !
Ça fait une sacrée mention, ça. Baudouin vous considérait comme son ange gardien et votre alliance spirituelle a duré trente-trois ans, jusqu’à sa mort. Votre influence s’est-elle limitée à la sphère privée du couple royal ?
J’ai relu votre interview fictive de Wilfried Martens[1], que je n’ai pas encore eu l’occasion de croiser de l’autre côté. Vous lui posiez déjà la question de l’influence de la religion dans les affaires de l’État. C’est une obsession chez vous, ma parole ! Je pense comme Martens que l’Évangile était source d’inspiration pour le roi, mais qu’il n’a pas mené de campagne cléricale. Il disait que la prière l’accompagnait chaque jour et qu’il essayait de s’inspirer des valeurs chrétiennes pour guider ses décisions.
Cette inspiration l’a fait déraper en 1990, au moment de signer la loi en faveur de l’IVG. Dans l’interview que vous évoquez, « l’autre Wilfried » dit aussi que le roi aurait dû accepter la décision prise au Sénat et à la Chambre, mais il a préféré prendre le risque d’une nouvelle question royale. Et il en avait pleinement conscience, il l’a écrit dans ses carnets.
S’il l’avait fait, il aurait été malade toute sa vie d’avoir trahi le Seigneur. Il m’en a parlé, mais je ne lui ai jamais dit de signer ou non, je lui ai juste dit que le Seigneur lui donnerait la lumière au moment voulu. Il a pris la décision seul, avec sa conscience et avec Dieu. Il savait que ses actes le contraindraient peut-être à renoncer au trône, il en avait parlé avec la reine et elle le soutenait.
Vous avez joué un rôle décisif dans le renouveau de l’Église catholique. Outre votre influence auprès de Baudouin Ier, vous avez été la coach spirituelle de Mgr Suenens qui, devenu cardinal, a été l’un des quatre modérateurs du déterminant Vatican II. Comment expliquez-vous que le public vous connaisse si peu ? Est-ce parce que vous étiez une femme au pays des hommes ?
Le Bon Dieu a dû avoir une fameuse distraction quand il m’a créée fille ; j’aurais tellement voulu être prêtre ! Un jour, j’ai entendu le Seigneur me dire : « Ne pleure pas de ne pouvoir devenir prêtre, je te donnerai une vocation de pêcheur d’hommes. » À partir de là, mon désir d’être témoin du Seigneur au milieu des hommes n’a fait que grandir. Ma paroisse, c’est le monde !
Vous aimez saint Paul mais n’imposait-il pas le silence aux femmes dans les assemblées ? Vous-même auriez eu beaucoup de mal à vous taire… Vous avez subjugué plus d’un auditoire masculin.
L’Église comporte un double aspect, à la fois réalité visible et réalité invisible. Les revendications égalitaristes sur le plan fonctionnel sous-évaluent le rôle véritable de la femme. Au sens hiérarchique, l’Église est dirigée par les successeurs des apôtres et donc des hommes. Au sens charismatique, les femmes la conduisent tout autant et peut-être plus encore. Voyez le rôle de Marie par rapport à celui de Pierre…
Ça sent un peu l’enfumage quand même. En parlant de fumée, qu’avez-vous ressenti une fois la mort venue ?
La joie ! La reine Fabiola était présente à mes funérailles à Nevers, là où j’ai fondé la première Légion de Marie sur le Vieux Continent. La boucle était bouclée et ma vraie Vie pouvait commencer. Je ne suis pas morte. Le Très Haut m’a juste rappelée à lui ! D’ailleurs, je dois y aller.
Remettez nos salutations à l’autre Wilfried.
Je n’y manquerai pas.
Cette interview a été rédigée à partir de reportages d’époque et des propos relayés entre autres dans les ouvrages suivants : L. J. cardinal Suenens, Les imprévus de Dieu, éd. Fayard, 1993 ; cardinal Suenens, Le Roi Baudouin. Une vie qui nous parle, éd. F.I.A.T, 1995.
« En février 1960, le roi confie à Mgr Suenens avoir passé la nuit incognito aux abords de la grotte de Notre-Dame à Lourdes pour la prier de résoudre le problème de son mariage. Dix ans qu’il était sur le trône et il vivait toujours avec son père et sa belle-mère. »