Enfant de la vallée de la Vesdre, lui qui a grandi avec des « Kévin » et leur sentiment d’abandon par les élites, avec les chansons de Renaud, avec les ambiances d’après-match à la buvette de son club de foot, Hassan Bousetta est devenu professeur de sociologie à l’université de Liège, spécialisé dans les migrations et la géopolitique de la Méditerranée. Un regard qui fait autorité sur l’immigration marocaine en particulier, mais aussi sur le déclin du PS pour lequel il fut sénateur, et plus largement sur les questions identitaires, nouvelle matrice du discours politique. Révolté par la théorie fallacieuse du « grand remplacement », il croit en la « capacité intégratrice de nos sociétés ». Regardez la périphérie liégeoise, veut-il donner en exemple. Mais… regardez un peu moins Bruxelles.
Une journaliste du Vif a un jour écrit à son propos qu’il était « le sismographe de l’immigration marocaine ». Et c’est vrai que, depuis trente ans, Hassan Bousetta scrute d’un œil de lynx toutes les vibrations qui traversent cette part importante de la société belge, qui a des racines du côté de Tanger, Al Hoceïma, Imzouren, Agadir, Meknès ou Essaouira. Il sait intuitivement ce qu’elle ressent. Il en mesure les contradictions. Il en connaît les espoirs et les peines rentrées. Il en décrypte les explosions, les débordements. Il la comprend car il en vient, sans s’y fondre complètement. Il n’a pas grandi dans un quartier d’Anderlecht ou de Molenbeek, ni même à l’ombre d’un haut-fourneau liégeois ou carolo. Son enfance, Hassan Bousetta l’a passée à Fraipont, entre Trooz et Pepinster. Les Bousetta étaient l’une des deux familles marocaines de la cité.
Son éducation géographique s’est faite en se mesurant aux reliefs de l’abrupte et verdoyante vallée de la Vesdre. Sa compréhension de la société belge s’est affinée à la buvette de son club de foot. Et sa conscience politique s’est forgée par une écoute intensive de Renaud, dont il ressassait les paroles avec une fascination obsessionnelle. Le p’tit délinquant maghrébin de Deuxième génération, c’était lui. Le déconneur de Dans mon HLM, c’était lui aussi. Le révolté éruptif de Société tu m’auras pas, toujours lui.
La société l’a-t-elle eu ? Une certitude, le petit Hassan a fait du chemin. Professeur de sociologie à l’ULiège, spécialisé dans les migrations et la géopolitique de la Méditerranée. Il a aussi été conseiller communal du Parti socialiste à Liège, et même sénateur de 2010 à 2014. Il ne renie pas ses convictions, mais il s’est désormais éloigné de la scène politique. Ce qui ne l’empêche pas de tirer les leçons d’une année électorale inédite. Une année qui aura vu le PS wallon vaciller sur ses bases, et les discours sur l’identité et la migration occuper tout l’espace.
Dans son livre « La droitisation du monde », paru en 2016, l’historien François Cusset analysait l’immense virage vers la droite engagé partout dans le monde depuis le début des années 1980. L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, la popularité de Jordan Bardella en France, la victoire du MR en Belgique… Analysez-vous tous ces phénomènes comme l’amplification d’une lame de fond qui touche toutes les sociétés occidentales ?
La droitisation, c’est un concept que je n’aime pas. Pour le moment, on est confrontés à une victoire des partis de droite. La droitisation implique quelque chose de beaucoup plus large qui serait en train de tout affecter. Y a-t-il une droitisation de certains discours médiatiques ? On peut le dire. De là à généraliser, ça me semble aller trop loin. Par contre, on observe certains glissements, on l’a vu aux dernières élections communales.
Lesquels ?
Beaucoup de socialistes qui militent de longue date me disaient : c’est fou, quand on va dans les milieux populaires, on entend un discours individualiste incroyable. Y compris le discours entrepreneurial : « le business va tout sauver ». La rédemption par l’argent et l’individu. J’ai entendu beaucoup de candidats se plaindre de ne plus parvenir à faire passer le message des solutions collectives. Dans un monde qui favorise l’hyperliberté, les projets collectifs paraissent trop contraignants pour une partie des personnes à qui la gauche s’adresse. Mais n’oublions pas qu’en Belgique, on a longtemps été une exception en Europe. Et d’une certaine manière, on est encore relativement préservés du trumpisme. La nouvelle donne électorale, en réalité, induit surtout une rupture pour le Parti socialiste.
Le basculement électoral qui s’est produit aux élections régionales et fédérales de juin, avec une réplique aux communales d’octobre, ouvre-t-il une nouvelle séquence de long terme ? Autrement dit : la Belgique va-t-elle être dominée pendant au moins dix ans par un courant de centre droit, avec un PS qui a perdu pour longtemps son hégémonie ?
Le succès est spectaculaire pour les Engagés et, dans une moindre mesure, pour le MR, mais la tendance dans laquelle s’inscrit le PS a commencé il y a vingt ans. Au printemps, juste avant les élections, j’ai analysé comment le bassin liégeois a évolué sur le plan électoral depuis 2004. Tous les résultats montrent une chute continue du PS. Pendant sa présidence, Elio Di Rupo a réussi à maintenir de manière contracyclique le parti à des étiages assez élevés. Partout ailleurs en Europe, les socialistes déclinaient. Ici, on a maintenu notre statut de premier parti, notamment parce qu’on partait de très haut. Mais la chute est constante. Et si on zoome sur certains arrondissements, certaines communes, la baisse est encore plus marquée, y compris dans les bastions historiques. Donc les signaux d’alerte étaient là…
Pendant ce temps, presque partout en Europe, le sens de gravité politique se déplace vers la droite. La gauche est-elle vouée à jouer en défense ?
Ce qui me fait plus peur, c’est la tentation d’une partie de la gauche, comme on le voit au Danemark, d’adopter un discours de fermeture par rapport à la migration… C’est devenu aujourd’hui la grande question révélatrice. Je me souviens très bien des premiers débats que j’ai eus vers 1992 avec Marco Martiniello, sociologue à l’université de Liège. On pressentait que ces questions allaient devenir importantes. Mais jamais on ne se serait imaginé l’ampleur qu’elles allaient prendre… Je me souviens qu’à l’époque, quand tu parcourais la presse, s’il y avait un article de Martine Vandemeulebroucke sur l’immigration dans Le Soir, tu découpais l’article. Il y en avait un par semaine. Aujourd’hui, c’est tous les jours. Tout est lié d’une manière ou d’une autre à l’identitaire : le wokisme, l’islamogauchisme, Jordan Bardella…
On pourrait ajouter à la liste la victoire de Georges-Louis Bouchez, l’élection de Trump, et même le drame en cours en Palestine. La question migratoire et identitaire est toujours présente en toile de fond.
Oui, mais bizarrement, quand les questions d’identité ont été amenées dans le débat il y a environ trente ans, c’était en de tout autres termes. C’était une façon relativement défensive de valoriser des identités marginalisées, pour permettre à chacun de s’intégrer et d’être inclus de la même manière dans la société. J’étais jeune chercheur, et quand on parlait de ces questions-là, on avait alors en tête les enfants de l’immigration, les Roms, les juifs, toutes les personnes victimes de racisme et de discrimination, pour une raison ou une autre. L’horizon était de créer une mosaïque relativement bienveillante. Ce débat a provoqué une crise identitaire majoritaire. Personne ne s’imaginait que la majorité allait être dans le doute.
La majorité « blanche », « autochtone », vous voulez dire ?
Des tas de bouquins sortent ces temps-ci sur la fragilité blanche, la vulnérabilité blanche, etc. Bart De Wever est intéressant de ce point de vue-là car il répond à cette inquiétude identitaire. Il a choisi d’en faire le sujet central de ses deux derniers livres. C’est dire si le débat de marge est devenu le débat du centre.
Mais comment expliquer que l’immigration soit devenue à ce point le sujet numéro 1 du débat public ?
On est confrontés à deux formes d’insécurité. Une insécurité géopolitique, on ne sait pas trop où va le monde, et une insécurité plus existentielle quant à nos modes de vie. L’économiste serbe Branko Milanovic a théorisé « la courbe de l’éléphant ». Il compare la croissance des revenus des habitants du monde entier, des plus pauvres jusqu’aux plus riches, entre 1989 et 2008. Et la courbe qui en sort ressemble à la trompe d’un éléphant : elle monte, puis elle redescend, puis elle remonte. La première partie de la courbe correspond à la moitié la plus pauvre de la planète. Elle a vu ses revenus progresser grâce à la mondialisation, mais avec une hausse surtout spectaculaire pour les classes moyennes des pays émergents — Chine, Inde, etc. Vient ensuite la deuxième partie de la courbe : ce sont les personnes qui appartiennent à la moitié la plus favorisée de la planète, sans être dans les 5 % les plus riches. Ce sont les catégories « intermédiaires supérieures » de la population mondiale, c’est-à-dire la classe moyenne des pays développés. La croissance de ses revenus a été inférieure à la moyenne mondiale durant les vingt années étudiées par Branko Milanovic. Et enfin, il y a la troisième partie de la courbe : ce sont les 5 % de l’élite mondiale, dont les revenus ont explosé.
Dans quelle mesure cela pèse-t-il sur le débat autour l’immigration ?
Dans un article récent, l’économiste Bruno Colmant expliquait que des sociétés développées, évoluées, ont des niveaux de dépenses publiques très élevés qui améliorent le sort de tout le monde, via les pensions ou la sécurité sociale. Ce sont des dépenses nécessaires. Évidemment, on a toujours cru qu’on allait financer tout ça grâce à la croissance. Que fait-on quand la croissance n’est plus là ? Et la croissance est-elle souhaitable à tout prix ? D’où cette impression qu’on va devoir réduire notre endettement. Dans les années 1990, les mesures prises par les gouvernements de Jean-Luc Dehaene ont été parfois très rudes, mais à mon avis, ce qui arrive sera plus douloureux. Tout cela crée le sentiment qu’on pourrait être affecté par un recul de notre niveau de vie. Il y a cette double insécurité dans l’air, et la façon la plus archaïque d’y répondre, c’est de pointer l’altérité.
Donc la personne étrangère, ou celle qui semble différente de nous ?
Oui. Pourtant, l’altérité n’est certainement pas le problème. Il y a quelques années, j’ai visité le Sénat de l’État d’Arizona, aux États-Unis. J’ai été accueilli par une jeune sénatrice, Kyrsten Sinema, qui depuis lors a fait une très belle carrière. Elle a ouvert la fenêtre de son bureau, en me montrant les travaux en train de se faire sur le Sénat. Elle m’a dit : « Vous voyez ces ouvriers, ce sont tous des gens en situation d’irrégularité. Notre modèle a besoin du travail des migrants, mais d’un autre côté, on n’est pas capables de le valoriser. Ça, c’est la contradiction dans laquelle on est plongés, avec les discours restrictifs sur l’immigration. » Je suis assez d’accord avec ce raisonnement-là. On parle parfois d’effet miroir de l’immigration : l’immigration nous renvoie notre propre image, en tant que société. Elle nous montre des vulnérabilités plus larges dont elle n’est pas la cause. Parce qu’en réalité, l’immigration contribue à l’augmentation de la richesse collective. Ça a été démontré plus d’une fois, je crois que c’est incontestable. Toutes les sociétés développées sont en prise avec cette difficulté, cette tension.
Le fait d’avoir passé votre enfance dans la vallée de la Vesdre, une région à la fois industrielle et semi-rurale, influe-t-il sur votre lecture des enjeux de diversité ?
Oui, certainement. J’ai plusieurs amis qui viennent des villages périurbains de la région liégeoise. Quand on discute avec des gens du même âge que nous, à Bruxelles, on se rend compte qu’on part d’une tout autre expérience de vie. Les Bruxellois vivent dans des microcommunautés, ça donne une perception très différente de ces questions-là. Ça va chercher loin, mais bon, j’ai du mal à en faire la psychanalyse… À une époque, j’avais tendance à rejeter la dimension collective de l’immigration. Quand j’étais à l’ULB, beaucoup d’étudiants marocains m’ont reproché de ne pas assez les fréquenter, de rester trop dans mon coin. Pour moi, l’école, l’université, c’étaient des instruments de libération sociale. Beaucoup de gens de ma génération voyaient les études comme une façon de s’émanciper des contraintes de leur milieu d’origine, souvent par la voie individuelle. Et moi, j’ai tourné le dos à cette attitude à partir du moment où j’ai rendu mon mémoire. Je me suis senti en sécurité, j’allais terminer mes études. J’ai pu affronter la question de l’immigration sans culpabilité, sans sentiment de honte, de gêne, d’un point de vue beaucoup plus technique. Quand tu abordes la question sous un angle intellectuel, tu la mets à distance. Et tu commences à être un peu plus immunisé qu’un jeune qui prend les choses à fleur de peau. J’ai pu assumer mon identité sans avoir l’impression d’être coincé dedans.
Le paradoxe, c’est que dans une métropole cosmopolite comme Bruxelles, on pourrait s’attendre à un échange maximal entre des personnes aux origines variées.
Il ne faut pas oublier que cette diversité, c’est un phénomène récent. Et qu’elle est à la résultante de combats. J’ai un souvenir précis de Bruxelles en 1988, 1989. Le climat était dur. Dans tout le quartier de l’ULB, il y avait des affiches pour des kots à louer où on lisait « uniquement CEE », « étrangers s’abstenir ». Vous imaginez la violence ? Les gens qui ont grandi à Bruxelles expliquent ça souvent. Dans les années 1980, ils ont eu peur. Il y avait notamment toutes les violences à City 2, le crime raciste commis par un militant du Front de la jeunesse. Il y a eu des moments de très grande tension. Et je pense que ce que Liège offre, une forme de creuset, un espace de rencontre convivial, n’existait pas à Bruxelles. On voit aujourd’hui le Bruxelles cosmopolite, mais l’histoire n’a pas été si simple que ça. Certains amis me disaient : les années Nols, ça a été un traumatisme pour nous.
Les traces sont encore là ?
Oui, j’en suis persuadé. J’avais été touché au début des années 2000 par le documentaire Carnet de notes à deux voix, de Rajae Essefiani et Frédéric Fichelet, qui raconte les années Nols à Schaerbeek. Rajae Essefiani avait participé à la rédaction d’un petit journal, Tribune immigrée, puis elle est devenue collaboratrice de la ministre Marie Arena, et ensuite déléguée générale de la Fédération Wallonie-Bruxelles à Tunis. Dans le film, on la voit faire une interview de Roger Nols, chez lui à Dinant, où il a passé la fin de sa vie. À un moment, elle fond en larmes… C’est toute la douleur qu’a vécue sa famille qui remonte à la surface. Elle attendait de lui une forme de regret, que Nols n’exprime pas. Ça m’a marqué, parce que je connaissais bien Rajae. Je n’avais pas perçu cette blessure chez elle. Et j’ai des copains à Schaerbeek qui me racontent un peu la même chose. Ils ont eu peur à certains moments. Ce que moi, je n’ai jamais ressenti, la peur.
Par rapport aux années Nols, la xénophobie a pris aujourd’hui une autre tournure. La notion de « grand remplacement » est devenue l’un des thèmes les plus porteurs du discours d’extrême droite. Comment y répondre efficacement ?
Dans ces discours sur le grand remplacement, il y a un problème d’échelle. Si on prend le débat à l’échelle de l’Union européenne, l’immigration pèse environ 10 % de la population. Mais elle pèse parfois jusqu’à 50 %, voire plus, dans les grandes villes. Quand on théorise sur l’idée du remplacement, on parle en réalité des mutations de l’Europe urbaine. Dès qu’on sort des grandes villes, les proportions deviennent tout à fait limitées. Statbel a réalisé une étude sur la population belge d’origine étrangère. Si un des quatre grands-parents ou un des deux parents a changé de nationalité, on considère que la personne a une origine étrangère. Selon ce calcul, à Liège, on arrive à peu près à 56 % de personnes d’origine étrangère.
Ces chiffres comprennent-ils les habitants avec une attache dans un pays limitrophe, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, le Luxembourg ?
Oui, exactement, et c’est là que je veux en venir. Ces chiffres ne disent rien sur l’évolution culturelle. Un Belgo-Italien de la troisième génération dans la région liégeoise, dans beaucoup de cas, qu’a-t-il encore d’italien à part un peu d’ethnicité symbolique, un drapeau le jour des matchs de foot ? Et donc le grand remplacement, en résumé, c’est un vocable qui agite la peur. Toutes les peurs sont corrélées à la crainte de l’islam. Ce ne sont pas les générations des personnes venues d’Europe centrale ou d’Europe du Sud qui sont visées derrière ce concept, mais bien les musulmans. Et si on tient à cette catégorie-là, quand bien même la population musulmane représenterait 20, 30, 40 % dans certaines villes ou certains quartiers, ça ne nous dit rien sur l’état de son assimilation, de son évolution culturelle. C’est pour ça que c’est un débat faux, complètement faux. Alors oui, les grandes villes européennes sont beaucoup plus diversifiées et cosmopolites, et c’est un changement visible. Mais ça ne veut pas dire que le peuple est remplacé. C’est complètement faux de penser ça.
En creux, ce débat pose la question du nombre de migrants. L’économiste anglais Paul Collier, tout en prenant en considération les motivations légitimes des migrants, estime qu’il y a une légitimité des sociétés d’accueil à un certain entre-soi culturel, à une préservation de leurs habitudes.
Cela me fait penser à ce que François Mitterrand a dit en 1989 par rapport à l’immigration : « Le seuil de tolérance a été atteint. » C’est une notion intéressante à ramener dans le débat. Y a-t-il un certain seuil à partir duquel la présence immigrée sur un territoire provoque un rejet ? Si on regarde la diversité à l’échelle historique et géographique, aucune règle n’émerge. Il y a des sociétés qui sont composées d’étrangers à plus de 90 %. C’est le cas des petites sociétés du Golfe, peuplées aujourd’hui majoritairement d’étrangers. Et il y a d’autres sociétés avec peu d’étrangers et beaucoup de rejet. On n’observe donc pas de corrélation linéaire entre les phénomènes d’acceptation et de libre diversité. Il faut rester confiant dans la capacité intégratrice de nos sociétés, y compris pour les musulmans récents. Beaucoup d’indicateurs montrent des évolutions très notables vers davantage d’individuation, c’est-à-dire de choix personnels, de rapports flexibles à la religion, sans référence au collectif. Il ne faut pas être défaitiste sur la capacité intégratrice et même assimilatrice de nos sociétés. Je ne connais pas d’exemple d’un peuple qui, culturellement, serait menacé de disparition par l’arrivée de minorités. Alors, peut-être à l’échelle d’un quartier, ça pourrait arriver, mais à l’échelle d’une société tout entière, je ne vois pas ce changement arriver en Belgique, ni en France, ni aux Pays-Bas, ni en Allemagne.
La mondialisation des échanges, à la fois économique et technologique, ne renforce-t-elle pas aussi les crispations ?
Dans un monde de circulation, de mobilité, d’échange de marchandises à l’échelle globale, où va-t-on fixer les grands principes nés de la Révolution française ? La liberté individuelle, l’égalité sociale et une forme de fraternité resteront toujours pour moi des éléments pertinents. Mais il faut les reconstruire dans un monde global. Le best-seller du philosophe et historien singapourien Kishore Mahbubani, intitulé The New Asian Hemisphere, a rencontré un écho considérable en Asie. Sa grande théorie, c’est que le modèle asiatique repose d’abord sur la performance économique et l’excellence scientifique. Il défend l’idée que l’Asie n’a pas de leçon à recevoir de l’Europe, et que ce n’est pas nécessairement le modèle de l’État de droit européen qui doit être appliqué. La preuve : la Chine s’en sort très bien sans État de droit. Je suis en rupture complète avec cette thèse-là. Je pense qu’il y a des avancées de civilisation qu’on ne peut pas jeter. Je ne sais pas quel modèle politique on célèbre aujourd’hui au Mali, au Niger, et dans ces pays qui rejettent la France. On peut comprendre les raisons de ce rejet, mais quoi derrière ? Une fois qu’on a tout déconstruit, il faut reconstruire des socles à vocation libératrice.
Vous évoquiez le doute identitaire qui travaille la majorité « blanche » en Europe. En France, le géographe Jérôme Fourquet a mis en évidence que les électeurs qui se prénomment Kévin ont davantage tendance à voter pour le Rassemblement national, le parti d’extrême droite de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Or, souligne Jérôme Fourquet, Kévin est le prénom emblématique des classes populaires périurbaines. Quelle interprétation en donnez-vous ?
Tout le temps que j’ai passé en politique, je me suis beaucoup questionné là-dessus. L’équation n’est pas simple. Comment réconcilier les habitants des grandes villes cosmopolites et les milieux populaires des zones périurbaines ou rurales ? Je perçois intuitivement ce que peuvent ressentir ces deux électorats différents, parce que ce sont des milieux que j’ai côtoyés de près l’un et l’autre. J’ai grandi avec des Kévin. Je vois bien le sentiment qu’ils ont d’avoir été abandonnés. Ce sentiment, on le perçoit fort dans les circonscriptions du nord de la France, et même en Wallonie. Il y a une tentation d’une partie de la gauche d’essayer de reparler à ce public-là. On le voit par exemple avec François Ruffin. Le danger potentiel, c’est de revenir à des politiques un peu autoritaires sur l’assimilation, comme le font les socialistes danois. Le gouvernement danois a pris une loi qui est horrible, qui est attentatoire aux droits fondamentaux. Elle prévoit que les concentrations non occidentales dans certains quartiers doivent être limitées, y compris de manière autoritaire. C’est une difficulté irrésolue pour toute la gauche européenne. Elle consiste à trouver la juste synthèse : accompagner la classe populaire tout en luttant contre le racisme. Je me souviens en avoir parlé avec Michel Daerden, quand il était encore en vie…
Ce qui est sûr, c’est que Michel Daerden allait chercher les votes des « Kévin », les classes moyennes et populaires des faubourgs de Liège, des personnes qui ont peut-être voté MR aux dernières élections.
Quand il organisait ses vœux de Nouvel An, le dimanche en matinée, au Forum à Liège, il fallait voir les gens qui étaient là… J’avais l’impression d’être au foot de ma jeunesse. C’était le monde ouvrier dont on entend partout qu’il a disparu. Ces personnes, tu les voyais d’un coup, face à toi, endimanchées, contentes d’être là avec Michel Daerden, qui incarnait ce qu’elles étaient. Aujourd’hui, on ne sait plus faire ça au PS liégeois, remplir le Forum avec ce public-là. Ce n’était pas du tout un public multiculturel. Il y avait un peu de toutes les origines, mais disons que c’était d’abord l’ancien monde ouvrier liégeois. Michel Daerden parvenait à le rassembler. Comment s’y prendre aujourd’hui ? L’équation est complexe, mais on voit bien que si on se limite à l’expérience matérielle, ces deux publics — l’électorat diversifié des grandes villes et l’électorat populaire « blanc » des zones périurbaines — ont des intérêts communs.
Comment faire progresser cette conscience commune, d’après vous ?
Si ces questions-là reviennent systématiquement dans le débat, c’est parce qu’on n’avance pas assez vite dans la lutte contre le racisme comme humiliation, comme discrimination, comme mise à l’écart. Avant même de parler de valorisation de la diversité, essayons de résoudre ça. Si on pouvait avancer là-dessus, ça calmerait les affirmations identitaires de tous bords qui sont aussi un temps particulier. J’étais à la base des célébrations pour les quarante ans de l’immigration marocaine, en 2004. L’attention médiatique était dingue. J’ai parlé à la télévision grecque, à la télévision allemande, à NBC, Al Jazeera, RTBF, VRT… Cette année, pour les soixante ans, ça n’intéressait plus personne parce que la société belge a digéré certaines choses. Elle a d’autres préoccupations. Tout le monde ne sera pas d’accord avec moi, mais je crois que notre société tolère davantage la diversité qu’il y a vingt ou trente ans.
Iriez-vous jusqu’à dire que le racisme a reculé ?
Non, je ne pense pas qu’il a reculé.
Si la société tolère mieux la diversité, pourquoi le racisme ne recule-t-il pas ?
Les uns et les autres se connaissent mieux. Mais pour que le racisme recule, des tas d’autres variables entrent en jeu. Beaucoup de gens se sentent menacés dans leur niveau de vie et pensent que le bien-être des autres se fait au détriment du leur. Et puis il y a une construction politique de discours autour de la peur. Un parti comme le Vlaams Belang, totalement banalisé dans les médias flamands, entretient systématiquement l’idée que les personnes issues des minorités sont dangereuses, et ça impacte l’électorat. Ça paraît paradoxal, mais les deux phénomènes peuvent aller de pair : la persistance du racisme et une plus grande tolérance vis-à-vis de la société multiculturelle. Il suffit d’aller le dimanche matin sur la Batte, à Liège, ou au marché de Molenbeek. Les gens ne sont pas en conflit ouvert les uns avec les autres. Ils se tolèrent, ils savent se respecter. En Inde, entre musulmans et hindous, la paix civile n’est pas partout garantie. On ne connaît pas ces situations-là chez nous. Les gens ont une certaine forme de compréhension, de tolérance les uns vis-à-vis des autres, mais qui reste limitée. De plus, le racisme prend des formes plus variées qu’avant. Ce qu’on met dans la catégorie du racisme est beaucoup plus large. J’ai vu à la télé une séquence où une jeune fille maghrébine se fait interpeller. « Tu es de quelle origine ? » lui demande-t-on. Et elle répond en s’insurgeant : « M’enfin, demander ça, c’est du racisme ! » Une simple question sur les origines peut être perçue comme une offense. J’ai parfois été étonné moi-même en entendant ma fille discuter avec ses copines. Elles s’indignaient de certaines situations où moi-même, je n’aurais rien perçu de gênant. La sensibilité devient très forte. Par conséquent, ce qu’on n’accepte pas est aussi beaucoup plus large.