Maddly Bamy, le dernier amour de Jacques Brel

Rencontre Philippe Brunel
«Avec Jacques, on vit les choses ensemble, je suis lui et il est moi»

Ils s’étaient connus en 1971 sur le tournage de «L’aventure c’est l’aventure» de Claude Lelouch. Elle avait 28 ans, il en avait 42. Elle, une danseuse et actrice qui tourne avec Cloclo, Ventura, Delon, les plus grands de l’époque. Lui, une vedette fatiguée, désespérée que le public méconnaisse la quête d’amour infinie de ses chansons. Trois ans plus tard, ils embarquent sur un yacht de dix-huit mètres pour ce qui devait être un grand tour du monde à la voile. Maddly Bamy a reçu «Wilfried» dans sa petite maison du Morbihan et raconte ce qui fut leur dernier voyage, de longs mois dans la langueur austère des Marquises, où l’on comprend pourquoi, comme dit la chanson, «gémir n’est pas de mise».

C’est à la périphérie de Vannes, dans la commune d’Arradon desservie par les corbeaux, dans une petite maison toute blanche aux volets verts, derrière un mur d’enceinte avec un jardin privatif que vit désormais Maddly Bamy, la dernière compagne de Jacques Brel. Loin des curieux, des faux-semblants, du théâtre ordinaire des relations sans fond. Au bas d’une rue en pente qui s’en va vers la mer, le golfe du Morbihan qui ce jour-là — c’est en octobre — brasse sous un ciel bas, dans ses eaux grises et laiteuses, une mélancolie d’arrière-saison. Partout une forte odeur de vase, d’algues et d’embruns. Maddly, qui est aujourd’hui âgée de 82 ans mais en démontre trente de moins, y coule des jours heureux. « C’est simple, je ne crois pas que quelqu’un sur cette terre puisse aller mieux que moi », nous lance-t-elle au milieu de son salon.

La pièce est lumineuse, meublée avec goût. Les murs chargés de photos la racontent : ici en connivence avec Lino Ventura sur le tournage de Boulevard du Rhum de Robert Enrico, là en danseuse à paillettes avec Jean-Pierre Cassel, ou dans un jerk endiablé avec Claude François, qui lui déléguera la chorégraphie des Claudettes. Sur d’autres photos, plus nombreuses, aux côtés de Jacques Brel. Le Grand Jacques. L’homme de sa vie. Un monstre sacré de la chanson française, bruxellois de naissance, mort le 9 octobre 1978 à 49 ans, à l’hôpital de Bobigny en région parisienne d’un cancer des poumons. Mort pour l’état civil, pas pour Maddly qui croit aux communications « par incorporation » et continue selon son éditeur Christian Pirot, de vivre « un amour au-delà des limites du temps ».

C’est comme si Brel était toujours présent. Chaque jour, elle dialogue avec lui, sur le fil d’une voix intérieure. Se sent-elle ventriloquée ? Vit-elle sous sa dictée ? Elle hésite, sourit. « Avec Jacques, on vit les choses ensemble, il me réveille, me parle, me donne des conseils, disons que je suis lui et qu’il est moi », résume-t-elle en préparant le café. Au centre du salon, une lumière automnale marbre en majesté les flans du piano, le Pleyel en bois clair que Brel lui avait offert. C’était en 1974. Il voulait qu’à son tour, elle puisse jouer d’un instrument et se lance dans la chanson, sur les traces de son frère Érick, doublure vocale, clandestine, de Johnny Halliday. C’était peu de jours avant qu’ils ne larguent les amarres vers les Marquises.

« Tenez, ce piano… En 2005, Jacques était mort depuis longtemps, il m’a dit, assieds-toi, lève le couvercle, mets les mains sur le clavier, prends les textes de mes chansons. Et maintenant chante-les ! »

Elle mime les gestes, fredonne : « Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague, et les vagues… Ça venait tout seul, sa voix, ses intentions sortaient de ma bouche, j’ai tout enregistré sur un magnétophone. Ma mère, ça l’a soufflée, elle n’en revenait pas. »

Plus tard, en 2009, elle écrit La force d’aimer et l’illustre au piano, de manière instinctive, en public, à l’Opéra de Vichy sous le titre Dans le cœur de Jacques Brel. « Les gens applaudissaient. C’est trop d’amour, m’a dit une journaliste. »

« C’est comme cette maison, enchérit-elle, je ne l’ai pas choisie, c’est Jacques qui l’a trouvée. Il m’avait dit, c’est à Arradon que tu vivras, la maison viendra à toi. »

Difficile d’évoquer Brel sans parler de Maddly, une femme forte, indépendante auprès de laquelle le chanteur a vécu les sept dernières années de son existence.

Elle a vingt-huit ans quand elle le rencontre. Il en a quarante-deux. Gravée dans le vinyle des disques Barclay, sa notoriété dépasse de loin les frontières de l’Europe. Avec ses chansons culte, Mathilde, Amsterdam, Le plat pays ou l’iconique Ne me quitte pas qui a traversé, ému le monde entier, avec plus de mille adaptations à la clé, Brel est aussi connu à Bruxelles ou Paris qu’à New York où il a embrasé le Carnegie Hall. Qui ne l’a pas vu sur scène, en costume sombre, chemise blanche, cravate relâchée, avec sa tête de cheval ruisselante de sueur, ses longs bras tentaculaires tournoyant dans l’air, dans une pantomime toute brélienne, ne l’a pas vraiment connu ou n’a qu’une idée floue, incomplète de l’artiste et de sa puissance de feu.

Artiste engagé, poète à l’égal de Léo Ferré, Charles Trenet, Georges Brassens, parfois taxé de misogynie (« un malentendu », se défendait-il), Brel chante ses obsessions, la bourgeoisie, les curés, les femmes infidèles, les pesanteurs sociales et ce conformisme empourpré de catholicisme dont il s’est délivré en quittant Bruxelles et la cartonnerie familiale pour tenter sa chance à Paris. Il s’y installe en 1953, à l’hôtel Picardie, gare du Nord. Vit un temps près de Montreuil dans une espèce de wagon. Concordance des dates, cette même année, Maddly, neuf ans, née aux Antilles, débarque de Pointe-à-Pitre en métropole, à Rueil avec sa mère, ses quatre frères et sœurs, le père reste en Guadeloupe.

Pour Brel, rien ne sera facile. Pendant plus de trois ans, il multiplie les auditions (« avec une gueule comme la vôtre, lui assène-t-on chaque fois, vous n’arriverez à rien »), court les cachets — plus de trois cents soirées ou matinées par an — sur des scènes, des tréteaux misérables, dans tous les recoins de la France ou les autres chanteurs ne veulent pas aller. Jusqu’à 1956, date sa première consécration à l’Olympia. Le pied sur une chaise, guitare en mains comme Brassens, il chante Quand on n’a que l’amour, On n’oublie rien. Il ne quittera plus le haut de l’affiche. Le Grand Brel naît ce soir-là sur la scène mythique du boulevard des Capucines où dix ans plus tard, le 6 octobre 1966, au faîte de sa gloire, de sa renommée, « par peur de se répéter, de perdre son authenticité », il fera ses adieux à la chanson, sur un dernier récital inoubliable. En peignoir, un masque de sueur sur le visage, il reviendra saluer sept fois les deux mille spectateurs qui hurlent « Ne nous quitte pas ». Sa décision est prise. Irrévocable. Il en a bel et bien fini avec sa vie de nomade, les tours de chant éprouvants, les soirées enfumées dans les cabarets, les rallyes nocturnes en voiture, les hôtels de province, la solitude du coureur de fond.

Pour Maddly, il se désespérait de n’être pas compris par son public. « Il ne supportait plus que les gens ne reçoivent pas son message, ce “cherchons à nous aimer” qu’il y avait derrière ses textes. Il en voulait pour preuve qu’aucun journaliste ne l’a jamais interrogé là-dessus, c’est ça qui lui a fait quitter la scène. »

Ainsi de Ne me quitte pas, un classique écrit en 1959 qui parle des hommes plaqués, délaissés, pliant sous le chagrin. « Là encore, c’était du second degré, il disait aux hommes : voilà ce qu’on ne doit pas faire devant une femme qui vous quitte, se lamenter, se mettre plus bas que terre, lui promettre de devenir l’ombre de son ombre, l’ombre de son chien. »

Était-ce donc parodique ? « Bien sûr, il leur disait : ne vous ridiculisez pas, restez dignes, moi je ne pleurnicherais pas pour une chose pareille, il y mettait toute sa conviction. »

Elle marque un temps.

« Le plus drôle c’est que cette chanson, les gens la mettaient le jour de leur mariage. »

Brel, lui, est marié depuis 1953 à Thérèse Michielsen, dite « Miche », ils ont trois filles. La vie d’artiste, les tournées avec son meilleur ami, Georges Pasquier dit Jojo, secrétaire, chauffeur, factotum, et Gérard Jouannest, le compositeur, les ont peu à peu éloignés. Il a des aventures mais il tient à Miche, le pilier de sa vie, n’en divorcera jamais. Quoi qu’il arrive, elle sera toujours à ses côtés, aimante, attentive, compréhensive. Ils ont, dit-on, leurs accords. Puis en novembre 1971, il rencontre Maddly à Antigua, dans les Caraïbes, sur le tournage de L’aventure c’est l’aventure de Claude Lelouch. « Une rencontre définitive pour l’un comme pour l’autre », raconte-t-elle. Mannequin, danseuse, comédienne, elle a été castée avec quatre autres jeunes femmes pour donner la réplique à Lino Ventura, Charles Denner, Jacques Brel, Aldo Maccione, Charles Gérard. « Sur place, Lelouch me demande avec qui je veux être associée, je réponds Ventura, avec qui j’avais déjà joué dans Boulevard du Rhum. »

Mais Ventura, pudique, décline, ayant promis à sa femme qu’il n’aurait jamais deux fois la même partenaire. Lelouch écrit le nom des jeunes femmes sur des papiers, les mêle dans une coupelle, on va donc tirer au sort. Brel est le premier à piocher : « Maddly Bamy ». Le soir, il l’invite à dîner. « La première chose qu’il a faite, c’est de me raconter ses femmes, ses problèmes conjugaux, puis il m’a dit tant pis et tout a basculé. »

Maddly n’est pas novice. Elle a déjà tenu de petits rôles, donné la réplique à Eddie Constantine, débuté à la télé dans La case de l’oncle Tom de Jean-Christophe Averty, cherché sa voix au théâtre ou elle apparaît dans Le soulier de satin monté par le couple Jean-Louis Barrault/Madeleine Renaud, auprès desquels elle avait « pris confiance ». Son parcours est jalonné de rencontres, avec les cinéastes Jacques Rivette, Édouard Molinaro, Jacques Deray qui l’engage dans La Piscine à la demande d’Alain Delon. Autant de relais qui la poussent toujours ailleurs, toujours plus loin. « J’avais juste un handicap, j’étais noire », dit-elle, amusée, quand lui revient une audition ratée avec Sidney Poitier. « Il n’avait pas pu m’engager, s’en était excusé, pour lui, j’étais trop blanche ! »

Dans les petites notes biographiques qu’elle m’a remises, en gage de curriculum vitae, elle ne fait aucune mention du ménage à trois qu’elle a formé avec Alain Delon et Mireille Darc dans les remugles de l’après-Mai 68. Un homme, deux femmes, un quotidien, des voyages en commun « mais chacun ses appartements », précise-t-elle. Avec pour seule trace un film Madly avec un seul d, roman-photo à l’eau de rose, voulu, écrit, scénarisé par Mireille Darc (« c’est elle qui en avait eu l’idée ») joué par le couple Darc-Delon et produit par Delon. Bizarrement, c’est une actrice américaine Jane Davenport qui prend sa place au générique. « Mireille ne voulait pas que je joue mon propre rôle, elle voulait avoir Alain pour elle. Moi, d’une certaine façon, j’étais la rivale, celle qui est en dehors, qui est en face… », relève-t-elle, tout en retenue, sans trop s’étendre, préférant renvoyer le film à sa propre anecdote.

À l’époque, Brel, devenu acteur, enchaîne les films. Les risques du métier, un drame social d’André Cayatte, La bande à Bonnot, Les assassins de l’ordre de Marcel Carné, L’emmerdeur d’Édouard Molinaro, une comédie burlesque avec Ventura pour partenaire. Il réalisera deux films, Franz avec sa copine Barbara sur les plages d’Ostende et, en 1973, Le Far West présenté à Cannes, un bide commercial retentissant dont il se remettra difficilement. Il passe deux jours à Deauville reclus avec Maddly à l’hôtel Normandie. « Il était usé, abîmé, émotionnellement très fragile. Il y en avait toujours pour critiquer son dernier disque, dire du mal de ses films, j’avais beau lui répéter qu’il ne fallait rien attendre des gens, il n’arrivait pas à s’en moquer. »

Plane déjà en lui une forte envie de liberté, de vérité. Surtout avec les femmes. Selon Claude Lelouch, « Brel en avait peur ». « Peur d’être chaque fois soumis à un examen de passage. »

Maddly reprend : « Il recherchait l’amour, un idéal, mais ça ne fonctionnait pas, le chanteur que les gens acclamaient était un homme malheureux. Avec les femmes qu’il avait croisées, ça manquait d’ouverture, de clarté, elles ne voyaient en lui que sa célébrité. »

Enfant, expliquait-il, personne ne lui avait jamais dit que le Far West et l’amour n’étaient que des farces. Une vaste supercherie.

Pour le trouver, paraphrase Maddly, il faut le chercher, puiser dans son répertoire. « Car c’était vraiment ça, il espérait toujours trouver en l’autre quelque chose de doux, beau et tendre à la fois… »

Elle ajoute : « Moi, je ne l’avais jamais vu sur scène ni connu comme chanteur, ça lui plaisait, le rassurait… Quand on s’est connus, il m’a dit, c’est la première fois que je n’ai pas honte avec une femme. »

Dès 1964, dans le petit jet que son impresario Charley Marouani loue entre deux galas, Brel prend goût à l’aviation, passe et obtient en juin 1965 son brevet de pilote privé. Il achète un Gardan GY-80, un Wassner, plus tard en 1976, un bimoteur, le Beechcraft D-50 Twin Bonanza baptisé Jojo en souvenir de Pasquier, son ami disparu. Il apprend aussi à naviguer, obtient son brevet de « capitaine au grand cabotage ». Sur un chantier d’Anvers, il s’offre un ketch de dix-huit mètres, quarante-deux tonnes, baptisé l’Askoy II, du nom d’une petite île norvégienne.

En 1974, il est prêt, appareillé pour l’évasion, pour un nouveau départ.

Il va prendre le large et tout effacer, sa vie d’avant à lui, sa vie à elle, quitter un monde qu’il vomit, ne supporte plus, selon cette clause qu’il a lui-même édictée : « L’homme qui n’assume pas ses rêves se condamne à être malheureux. » Le 24 juillet 1974, après des mois de préparation, il embarque au port d’Anvers avec France, sa fille, et Maddly pour un tour du monde prévu pour durer trois ans.

Quel était le sens profond de ce voyage?

Ce n’était pas une fuite, plutôt des retrouvailles, il voulait aller vers ce qu’il cherchait, la liberté. Jacques aimait le risque, l’aventure, depuis qu’il avait découvert Vasco de Gama, il voulait partir en mer. « Allons voir », c’était sa formule, ça voulait dire, bougeons, remuons-nous, dans la vie il faut savoir quitter Vilvorde, allons voir comment vivent les autres. (Elle s’en amuse.) Bien sûr, il ne fallait pas se faire d’illusion, les gens sont partout les mêmes.

En fait, il mettait de la vie dans la vie…

Il pensait à tous ceux qui ne font rien de leur vie, par manque d’élan, par fainéantise, ça le chagrinait, il était altruiste, cherchait à les aider, il aurait voulu que la générosité soit de ce monde, combien de fois il a donné, prêté de l’argent, de grosses sommes qu’il ne revoyait pas.

Il vous avait prévenue que sa fille serait du voyage?

Il m’avait dit : j’espère que ça ne te gêne pas que je prenne France avec moi, et c’est là qu’il a ajouté : tu lui apprendras à être une femme.

C’est une formule un peu machiste…

Oh, c’était son côté pygmalion… Comme il aimait la femme en moi, ce que je représentais, il pensait que je pourrais aider France à se construire.

Miche, sa femme, était-elle au courant?

Je ne l’ai connue qu’après, avant que Jacques se fasse opérer à Bruxelles. Il m’a dit : on va aller dire à Miche que j’ai le cancer. On est allés dîner chez elle et ça s’est bien passé, jusqu’au moment où elle s’est rendu compte qu’on était vraiment unis.

Et les rôles sur le bateau. Qui faisait quoi?

Jacques était le capitaine, le skipper, moi sa compagne, attentive à entrer dans son jeu, à faire ce qu’il me demande sans discuter, sinon ça n’aurait pas fonctionné. Vous n’imagineriez pas le nombre de divorces qui ont lieu sur un bateau…

Vous aviez déjà navigué?

Avec France, il avait pris la précaution de nous faire lire tout le manuel, pour nous familiariser avec les mots, les objets, le liston, la drisse, le hauban, le safran. Et j’avais appris les manœuvres, à me servir d’un compas, à faire le point, à l’époque il n’y avait pas d’appareils électroniques.

Et pour le reste? Le quotidien?

Il faisait la cuisine et comme il n’aimait pas toucher la farine, je m’occupais de la boulange.

Il pensait encore à la chanson? Parlait de son métier?

Non, parfois il fredonnait des trucs… (Elle se souvient, fredonne.) « La ville s’endormait et j’en oublie le nom. Sur le fleuve en amont un coin de ciel brûlait… » Je lui disais, c’est joli ça, « eh bien note ». Après il a développé. S’il a fait le disque bleu aux Marquises (son treizième et dernier album studio, sorti en 1977), c’est pour que je voie comment il travaillait. À la fin du disque, sur la chanson Le lion, il me fait dire « Jacques, Jacques » pour qu’on soit tous les deux, il aurait voulu qu’on garde les droits de ce dernier disque pour nous, il l’avait déposé en tant que Jacques Brel, un homme d’affaires s’en occupait mais on a manqué de temps.

En Martinique, France quitte le bateau. Pour quelle raison?

Avant cela, elle était retournée en Belgique soutenir son mémoire d’assistance sociale, ça nous avait déjà semblé étrange. Par rapport à ce qu’on vivait, ce mémoire, ce n’était pas important, Jacques lui disait de rester, mais elle y tenait. À son retour, à Las Palmas dans les Canaries, ce n’était plus la même, elle était mutique, oui, enfermée en elle-même, presque hostile. Avait-elle subi l’influence de sa mère ? Avait-elle le sentiment d’être l’intruse, d’être de trop ? Ils se sont parlé avec Jacques. Puis elle a pris un sac marin, a fourré ses affaires dedans et elle est partie.

Comment avait-il pris la chose?

Sur le livre de bord de l’Askoy II, ce jour-là, il a écrit : « Le capitaine n’a plus d’enfant. »

Il savait déjà qu’il avait le cancer?

À Horta, aux Açores, on apprend par courrier que son ami Jojo est mort. Jacques se doit d’aller à Paris, aux funérailles. Et j’ai un rêve, prémonitoire, comme ça m’est souvent arrivé, je me dis : Jacques est malade, il va mourir. Quand il revient, il est complètement cassé, se tient les cotes sur le côté gauche, la position qu’il avait dans mon rêve et ma foi me prévient : il a encore un petit peu de temps, mais il va mourir.

Quand a-t-il compris qu’il était condamné?

De lui-même, en consultant le dictionnaire médical qu’on avait à bord, il m’a dit : « Eh bien c’est le cancer. » On est partis en Suisse où ils lui ont confirmé le diagnostic puis on est rentrés à Bruxelles parce que c’était mieux pour les prises en charge et il s’est fait opérer.

On a attribué son cancer du poumon à son rythme de vie, aux excès d’alcool et de tabac?

Non, ce qui l’a tué, c’est tout ce qui n’allait pas dans ses relations, sa vie compliquée, c’est ça qui l’a rongé.

Vous reprenez la mer avec un homme opéré, diminué, c’était risqué, presque suicidaire…

Après son opération, il m’avait demandé : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Je lui ai répondu : « Tu te vois rester assis dans ta petite chaise à attendre ? » Attendre, c’est la mort. Alors on est repartis. On a passé 59 jours en mer, c’était risqué mais pas grave, on était tous les deux.

Pareil en vol, vous auriez été capable de poser le bimoteur s’il avait eu un malaise?

Oui, bien sûr, j’avais pris des cours pour ça, mais c’est vrai, ça pouvait prendre un tour dramatique, là encore, j’acceptais l’éventualité qu’on s’écrase, je lui avais dit : « Tu sais, on pourrait mourir ensemble. » Il m’avait répondu en riant : « Ce serait mal élevé, faudrait que les gens viennent nous chercher. »

Vous êtes toujours restée très discrète sur ce dernier voyage vers les Marquises. Dans votre dernier livre «De l’amour à vivre», évoquant cette traversée vous écrivez: «Il fait bleu, presque nuit quand tu pleures dans mes bras.»

Parce que sur le bateau, oui, il pleurait de devoir me quitter, me disait « Tu n’as pas de chance », l’idée de me laisser seule lui faisait horreur.

Pourquoi les Marquises?

On n’a pas choisi les Marquises, on a été plus ou moins forcés de s’y arrêter et on n’avait pas forcément envie de rester là. Mais Jacques était très, très fatigué, le bateau était lourd, très lourd à manœuvrer.

Comment était la vie aux Marquises?

L’île est plus austère qu’aux Antilles, la pierre est noire, du basalte, la végétation très sèche, grillée, et la vie y était rudimentaire, pas de journaux, pas de radio, c’est nous qui l’avons apportée. Et on était allés acheter un magnétophone à Tahiti pour pouvoir organiser un spectacle avec les enfants, chez les sœurs de Cluny.

Un spectacle?

Oui, de danse, de modern jazz, ils n’avaient jamais vu ça, Jacques en avait eu l’idée et venait à toutes les répétitions pour arranger la musique. À force de l’entendre, il s’en est servi pour écrire Les flamingants. Aujourd’hui, il y a des magasins, l’avion qui dessert l’île est plus grand avec cinquante places au lieu de douze. Mais à l’époque, il n’y avait rien, deux petites épiceries, celle du maire, une autre tenue par un Chinois, il n’y avait pas de vin, si la goélette qui les ravitaillait tous les mois avait du retard, les rayons restaient vides. Il y avait un gars qui vendait des légumes dans la montagne. Quand on s’est installés, les gens nous disaient : vous êtes sûrs ? C’est pour ça que Jacques voulait un avion, pour qu’on reste indépendants, maîtres de nos mouvements, on allait faire nos courses à Tahiti, à 1 400 km à 280 km/h ça n’allait pas vite, il restait six heures aux commandes, avec une escale, pour l’essence.

Est-ce vrai qu’il se servait de l’avion pour transporter le courrier?

Les pilotes du service avaient fait grève parce qu’un des terrains, celui sur l’île de Ua Pou, au nord, était dangereux, pour atterrir, ils devaient se soumettre à une réglementation très stricte. Nous, on était plus libres, on s’y est posés. Jacques adorait la mythologie, il était fasciné par l’aéropostale, par Saint-Exupéry. Une fois ou deux, pour rendre service, on a donc pris le courrier à Ua Pou pour le porter à Atuona, sur l’île de Hiva Oa. On s’était aussi proposés pour des évacuations sanitaires « au cas où » …

Il paraît qu’il y avait une salle de cinéma.

Oui, chez les curés, mais du 16 mm et que des navets, Jacques a proposé au maire de construire un mur pour en faire un écran et lui a fait acheter un projecteur 35 mm, ça coûtait une fortune. Nous avons offert les objectifs et un ami à Tahiti nous passait des films.

Sur une de vos photos, Jacques porte un smoking rouge.

Tous les mercredis, on s’invitait les uns les autres. Jacques composait les repas, des recettes de Paul Bocuse, avec des vins fins, du clos-vougeot, du foie gras, pour apporter une autre convivialité que celle qu’on trouvait sur place. Mais fallait être habillé sur son trente-et-un. C’était la règle. Ce smoking rouge, on l’avait fait faire à Hong Kong, un pour lui, un pour Marc Bastard, notre meilleur ami, et Jacques m’avait commandé une robe toute blanche chez Caron je crois, ma sœur était allée l’essayer pour moi.

À la fin, il a renoncé à se soigner, il espérait encore s’en sortir?

Non il n’a pas cru ça, l’opération s’était bien passée, on lui avait retiré une grosse tumeur au poumon, il n’avait pas eu besoin de chimio, mais il fallait aller tous les six mois à Bruxelles pour des examens de contrôle. La deuxième fois, il m’a dit, on ne va pas y retourner, et j’étais d’accord avec lui.

Et vous avez vécu de longs mois aux Marquises avec, en vous, le spectre de la maladie?

Oui, tout le temps, vers la fin, il avait trop de mal à respirer, on ne pouvait plus rester là. Il m’a dit, on va aller en France, chercher une maison dans le Luberon.

Il avait peur de la mort?

Non pas ça, mais il n’avait pas envie que ça se termine mal. Peur de la décrépitude, de manquer de respiration. Il m’avait dit : si ça tourne mal, tu me débranches. On est rentrés en France et on est allés à l’hôpital, à Bobigny. Je m’y suis installé et j’ai veillé sur lui jusqu’à son dernier souffle.

Il n’a jamais revu sa famille?

Non, jamais. France avait bien essayé lors d’un de nos passages à Bruxelles, de le remettre dans les mains de leur médecin, après cela il n’a plus voulu les revoir, tout était devenu trop lourd.

On aurait compris qu’un homme comme lui se fasse incinérer.

Vous avez raison, mais il avait demandé d’être enterré aux Marquises, pas en France ni en Belgique, par peur que ça crée trop de barouf autour de sa tombe, comme pour Elvis aux États-Unis, il ne voulait pas de ça. Miche a signé l’autorisation pour le ramener aux Marquises, il faut être clair, elle acceptait que je sois sa dernière femme. Après l’enterrement, je suis restée aux Marquises, deux mois sans manger ni dormir, sans éprouver une trop grande douleur, je trouvais formidable qu’il ait réussi à être heureux à la fin de sa vie et je sentais qu’il était toujours là en moi.

Vous avez fait graver vos deux effigies sur sa tombe, c’est dire que vous avez l’intention de l’y rejoindre?

Si je suis à ses côtés sur cette gravure, c’est une idée du sculpteur qui m’a mise là pour que je veille sur lui. Mais je n’irai pas aux Marquises, non, on fera autrement.


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