Le temps de la justice transformatrice

N°34 / Printemps 2026

Pour appréhender des situations complexes, nos cerveaux n’ont parfois d’autre choix que de les simplifier. Les attentats du 22 mars 2016 deviennent alors deux cercles: les djihadistes et leurs victimes. Un diagramme de Venn composé de cellules distinctes qui n’interagissent jamais, jusqu’à cette date fatidique où elles entrent en collision, dans l’horreur que l’on sait. Nourri par les tendances sécuritaires et répressives, un premier réflexe serait d’empêcher qu’elles se rassemblent à nouveau. C’est pourtant ce que fait le collectif «Retissons du lien»: œuvrer, à contre-courant, en faveur d’une mémoire collective et d’un destin partagé.

Ce mardi matin-là, bien sûr, Sandrine avait entendu qu’il s’était passé quelque chose à Zaventem, mais personne ne savait encore exactement quoi. Elle est rentrée dans la deuxième rame du métro 5, à Bruxelles, et s’est faufilée jusqu’à ce siège en plastique vacant à côté de la fenêtre. Plus encore que d’habitude, les voyageurs sont penchés sur leur rectangle de lumière bleue d’un air préoccupé. Elle aussi est concentrée sur son téléphone, à organiser sa journée de travail. Elle n’a pas vu l’homme à doudoune noire et au gros sac à dos qui, entre Schuman et Arts-Loi, sort à Maelbeek de la troisième voiture pour monter dans la sienne. Quand le métro se remet en branle, il déclenche la bombe. Sandrine se rappelle l’explosion de lumière et le toit béant, lacéré de la rame. Sa vision rétrécit, signe que le cerveau reptilien prend le relais. S’extraire, marcher droit devant, des marches, les panneaux exit, la rue Joseph II. Il est 9 h 12 ce 22 mars 2016 quand Sandrine appelle son mari : « J’ai été victime d’un attentat. » Et la douleur soudain fuse.

Christelle sortira quelques minutes plus tard. Elle était dans la première voiture, celle que le choc a poussée dans le tunnel. La déflagration remplit son nez et sa bouche de poussière. Quelques secondes de silence s’écoulent dans l’obscurité avant que les écrans des téléphones ne réapparaissent et que les enfants ne se mettent à pleurer. Le conducteur du métro sort de sa cabine, évacue les usagers. Une fois dehors, Christelle tourne la tête vers l’épicentre du drame. Au milieu des flammes, il y a des silhouettes qui bougent. Deux pensées la percutent : ces personnes vont mourir brûlées et elle ne peut s’y résoudre. Elle rentre dans le wagon, sort tant bien que mal deux d’entre elles, jusqu’à ce qu’un policier débarque sur le quai d’en face et lui hurle de dégager. Christelle finit à l’hôpital, intoxiquée par la fumée. On la fait sortir le soir même avec un certificat médical qui couvre la fin de semaine et pas l’ombre d’un suivi psychologique.

En 2025, Sandrine est assise sur une autre chaise en plastique. Christelle, devenue son amie, est située quelques places plus loin, dans le cercle formé d’une dizaine de détenus dont certains sont là pour faits de terrorisme. Isabelle Seret et Roland Prévot animent le groupe sur ce que signifie le « eux » et le « nous ». Ils interrogent les participants : qui a des frères et sœurs, qui aime lire, qui aime les chats ? Un détenu intervient, il dit qu’il voit très bien ce qu’ils essayent de faire. « Mais vous ne posez pas les bonnes questions », ajoute-t-il. Isabelle l’enjoint à prendre le relais. Il demande : qui a déjà dû partager sa chambre ? Qui a déjà eu les huissiers chez lui ? Les mains qui se lèvent n’appartiennent pas qu’à ceux qui resteront en prison après la rencontre, à sa grande surprise : « En fait, on ne vous connaissait pas, on ne vous côtoyait pas, et maintenant on découvre que vous n’êtes pas d’un autre monde. »

Le temps qui sépare ces deux scènes est incompressible. Les victimes ont dû se rétablir physiquement — quand la guérison est possible —, attendre que les brûlures cicatrisent, que les os fissurés se ressoudent. La convalescence des maux invisibles a suivi, plus difficilement circonscriptible dans le temps. Christelle est étouffée par le deuil de tous ceux qu’elle a vus sans pouvoir les sauver : « Je pensais tellement à eux, je n’arrêtais pas de regarder la télévision, les journaux et quand j’apprenais qu’une personne que j’avais vue était décédée, j’étais effondrée. Je me sentais tellement coupable. Je n’étais pas du tout dans la haine ou dans la colère, mais tellement triste, dégoûtée. »

Une fois leur personne plus ou moins rafistolée, certaines victimes restent hantées par la question du sens de ces attaques. Le soutien des autorités n’est pas considéré à la hauteur, entre communication approximative, délais interminables et difficultés administratives. « Je n’ai jamais eu l’impression que l’État reconnaissait que c’était lui qui avait été visé et que, nous, on était ses morts, ses blessés », regrette Sandrine. Deux ans après les attentats, elle publie une carte blanche dans Le Vif1. Elle y écrit : « Je ne peux pas me reconstruire sur l’escalade haineuse, en élevant de nouveaux murs. Les discours qui segmentent la population en catégories homogènes et définies une fois pour toutes n’ont pas de sens à mes yeux et m’inquiètent car ils exacerbent les différences, quand ils ne visent pas à exacerber les peurs. » Ce qui lui vaut d’être contactée par Isabelle. Cette intervenante en sociologie clinique formée en victimologie appliquée a vécu au Moyen-Orient au début des années 2000, entre la seconde intifada et la guerre d’Irak, un quotidien rythmé par les explosions. Rentrée à Bruxelles, elle apprend vers 2013 que des jeunes de sa commune, cumulant à peine 30 ans à eux deux, sont partis en Syrie rejoindre Daesh. Elle dit n’avoir pas compris : « Il y a déjà tant de raisons d’être en colère ici. Pourquoi est-ce qu’ils ne se battent pas contre la pauvreté, l’exclusion, pourquoi est-ce qu’ils doivent aller là-bas, engager dans cette idéologie mortifère leur volonté de changer les choses ? » Alors, elle lance « Rien à faire, rien à perdre », un groupe qui vise à accompagner des jeunes qui s’étaient engagés dans l’idéologie djihadiste et leur famille.

Lors de la marche contre la terreur qui a relié la gare du Nord à la place Fontainas, quelques jours après le 22 mars 2016, la mère d’un jeune radicalisé et une personne victime des attentats de Zaventem tiennent chacune l’extrémité d’une banderole ornée d’une phrase : « Retissons du lien. » La formule plaît à Isabelle et devient le nom de son nouveau projet, qui inclut cette fois, en plus des proches de radicalisés, des personnes touchées par les attentats de Bruxelles et de Paris : c’est ce projet qu’elle propose à Sandrine de rejoindre. Cette dernière titube sous l’effet de la proposition. « Isabelle a fait exploser tous les tabous ; pour moi, c’est comme si les djihadistes n’avaient pas vraiment d’existence, alors imaginer qu’ils avaient une mère… Ça ne m’était même pas passé par la tête. J’avais beau avoir d’emblée tenu des discours d’ouverture, j’étais quand même un peu perplexe. » Curieuse, elle se rend à une première rencontre en se disant que cela ne l’engage à rien. Sauf que, comme le résume avec adresse le procureur général de Bruxelles Frédéric Van Leeuw : « Isabelle, vous lui donnez une main, et elle vous prend le cœur. » Depuis, Sandrine n’a manqué aucun rendez-vous du collectif. Elle a été marquée par le témoignage d’une mère qui n’arrivait pas à dire à sa fille, partie en Syrie et qui la suppliait de la faire revenir, qu’elle n’en avait pas le pouvoir. « J’ai imaginé que c’était ma fille qui était là-bas, que c’était moi qui n’arrivais pas à mettre mon enfant à l’abri, et ça m’a remise en question dans ma propre souffrance. J’étais à Bruxelles avec mes filles et mon mari, j’avais repris mon boulot, en apparence ma vie n’avait pas changé : de quoi je me plaignais ? Et en même temps ça ne m’allait pas de penser ça, parce que ce n’était pas juste : ça m’a demandé tout un travail pour comprendre qu’on ne peut pas hiérarchiser les souffrances ; et je pouvais rester dans la mienne tout en étant en empathie avec elles : ça paraît évident mais c’est autre chose de le vivre. »

Les membres de « Retissons du Lien » travaillent longuement en amont le procès des attentats, qui s’ouvre le 30 novembre 2022 et se clôture le 15 septembre 2023. Sandrine vient une fois par semaine écouter ce qui se dit au cœur des anciens bâtiments de l’OTAN, à Haren. Christelle y vit une bonne partie de sa troisième grossesse. Il n’y a pas foule, les salles de retranscription prévues par le Justitia restent fermées faute
d’afflux, renforçant le sentiment d’une société civile désinvestie.

Pour les deux femmes, le travail accompli par la justice est phénoménal. La reconstitution minutieuse des événements matérialise enfin le vécu de tant de victimes pour qui l’attentat conservait une aura d’irréalité. Mais l’appareil judiciaire, engoncé dans les procédures, ne permet pas tout. Christelle regrette les rapports indirects, l’impossibilité de poser toutes les questions qu’on voudrait. L’aspect définitif du verdict laisse un drôle de goût à Sandrine, l’impression qu’à une violence illégitime ne peut être répondue qu’une violence institutionnelle. « La procédure pénale oppose les intérêts de l’auteur et ceux de la victime, expose Anne Lemonne, docteure en criminologie. Cela ne permet pas de trouver quelque chose qui rassemble les besoins des deux parties. Comme si, pour satisfaire la victime, il fallait punir fort l’auteur et, pour satisfaire l’auteur, il ne fallait pas réparer la victime. D’autres formes de justice amènent l’idée qu’on peut réparer une victime sans infliger de la souffrance, et que l’auteur peut se réparer aussi. »

C’est au milieu de la cour d’assises que commencent les visites en prison, dans une volonté de justice transformatrice. Ce concept a émergé au sein des communautés racisées ou LGBTQIA+ et partage certaines pratiques avec la justice restauratrice tout en en prenant ses distances car, en s’institutionnalisant, cette dernière a reproduit des inégalités systémiques, retrace Anne Lemonne. Au-delà de la réparation sur le plan interindividuel, la justice transformatrice vise un travail sur les structures sociétales : on cherche à réparer le lien, à refaire société — voire, dans certains cas, faire société pour la première fois.

Un vendredi par mois, pendant trois heures, les détenus qui le souhaitent rejoignent « Retissons du lien » commun dans la salle de visite. Le fait d’être en groupe permet plusieurs choses : d’abord que la douleur de l’un fasse écho à celle d’un autre, cassant ainsi l’immense sentiment de solitude qu’elle peut générer. De se serrer les coudes ensuite, dans cet exercice qui reste difficile : si les visites ont lieu le vendredi, c’est pour que les participants puissent profiter du week-end pour s’en remettre. « Des fois, je reviens déprimée, je trouve que c’est dur, que c’est du gâchis. Et puis il y a d’autres fois où je repars avec le sentiment qu’il s’est passé quelque chose de magique », explique Sandrine. Enfin, d’ajouter de la complexité, puisque c’est cela qui est recherché : un dialogue sans manichéisme. « T’as vu que des gens pouvaient commettre des actes monstrueux sans être des monstres, dit Michel2 à Sandrine dans un podcast réalisé par Isabelle3. Quand tu témoignais, on baissait la tête parce qu’on ne voulait pas que tu voies qu’on avait les larmes aux yeux. »

Dans les entourages des membres du collectif, quelques moues sceptiques — quand ce ne sont pas des allusions à la trahison que ces rencontres représenteraient. Est imaginé que les détenus qui participent à l’atelier le feraient uniquement pour redorer leur image et, une fois sortis, recommenceraient aussi sec à poser des bombes. « Retissons du lien », plus intéressé par le processus que le résultat, n’a jamais prétendu prévenir la récidive mais pense être un outil efficace pour la limiter. Pour comprendre la puissance du dialogue, peut-être faut-il rappeler les conditions de détention de certains détenus, l’isolement dans lequel ils ont passé la majorité de la dernière décennie. Comme le souligne Isabelle, « on a pris l’habitude de les tutoyer et de les appeler par leur prénom. C’est quelque chose qu’ils ne vivent plus parfois depuis neuf ans ».

Cédric, qui a perdu sa jeune collègue à
Maelbeek, identifie une utilité ultime à ces rencontres en prison : elles désamorcent la colère. Celle des victimes, celle des détenus, la sienne. Quant à sa potentielle naïveté, il en dit que « si quelqu’un vient pour avoir une bonne mention dans son dossier, il utilise les ressources qui sont à sa disposition, ça ne me pose aucun problème. Et la personne va être quand même assise 3 h 30 avec nous, à entendre nos témoignages ». Avant d’ajouter que des terroristes, il y en a de plus en plus de libérés : « Quand j’en parle autour de moi, les gens n’ont pas l’air de comprendre qu’il vaut mieux discuter avec eux en prison parce que demain, ça pourrait être leurs voisins de file du supermarché. » La sécurité, valeur si centrale aujourd’hui, peut exister d’autres façons qu’à travers l’exclusion et la répression. Pour Sandrine, elle passe davantage par la possibilité de refaire société que par l’alimentation du conflit qui oppose les uns aux autres.

Quelques jours avant qu’une décennie complète ne nous sépare des attentats de Zaventem et de Maelbeek, « Retissons du lien » organise un après-midi d’échange autour de la question : que retenons-nous de ces drames ? Sont présents, sur l’estrade ou dans le public, Isabelle et Roland bien sûr, Sandrine, Christelle, Cédric, des enseignants, un jeune déradicalisé aujourd’hui animateur, sa maman, une poétesse, un procureur général, une directrice de prison, une dirigeante d’association, une philosophe, des étudiants, un avocat, des fonctionnaires, quelques journalistes et tant d’autres. Presque une miniature de notre société, si les valeurs peace & love avaient encore la cote. L’espoir qui gravite dans la salle, le voilà peut-être le lien commun, même si personne ici ne prétend que la société belge se porte tellement mieux qu’il y a dix ans, plutôt le contraire, et que la situation géopolitique mondiale — le parallèle possible entre l’Iran d’aujourd’hui et la Syrie d’hier — n’exclut pas le retour d’attaques terroristes sur le sol belge.

La mémoire collective, elle qui transforme les faits en histoire, qui permet la formation
et le maintien d’une communauté, est au cœur des thématiques. Pour la Belgique, micmac de Régions, de gouvernements, de partis, la gestion de la mémoire est une entreprise compliquée.
En comparaison, la France semble avoir bien mieux réussi à faire du 13 novembre un élément de son histoire nationale, là où les victimes belges ont parfois l’impression qu’on les somme de passer à autre chose. Après chaque commémoration du 22 mars, la sœur de Christelle, qui suit son discours à la télévision, se moque gentiment d’elle : « Mais tu dis toujours la même chose ! »
« En fait non, réplique Christelle, engagée dans l’association Life for Brussels, qui soutient les victimes d’attentats en leur offrant un accompagnement personnalisé. Au fur et à mesure des années, je raconte les galères, j’essaye de faire passer des messages et c’est coupé au montage, tandis qu’on garde les mêmes phrases bateau — ça fait un an, deux ans, trois ans… »

Cédric, lui, résume ce qu’il comprend de l’embarras belge à faire vivre le passé : « Il y a en Belgique un côté très foutraque qui fait que quand ça dysfonctionne, il y a une difficulté collective à regarder en face nos failles et nos responsabilités. Une tendance des autorités belges à soulever le tapis et à y balayer les miettes de ses errements — et des dysfonctionnements, il y en a eu, avant et après les attentats. Mais, à côté des déficiences de l’aide institutionnelle proposée aux victimes, il y a des initiatives citoyennes aussi fortes que “Retissons du lien ». »

Comme un écho à cette proposition de Frédéric Van Leeuw: que chacun reprenne part à l’action de justice, l’appareil judiciaire n’étant pas le seul autorisé à en créer. 

Wilfried N°34 - Les guerres, l'Amérique et nous


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