Après seize ans de silence discographique, le nouvel album de Cure a réveillé le jeune et enthousiaste gringalet de seize ans qui sommeillait en l’écrivain Philippe Marczewski. Et avec lui le spleen d’une jeunesse européenne pleine de rêves et de désillusions.
Philippe Marczewski est né en 1974. Chercheur en neuropsychologie cognitive durant six ans, il a ensuite été libraire pendant seize ans, à Liège, ville qui est au cœur de son premier livre, Blues pour trois tombes et un fantôme. Le deuxième, Un corps tropical, est lauréat du prix Rossel 2021. Il a publié en mars Quand Cécile aux éditions du Seuil.
Les récits d’éclipse — effacement et réapparition — ont une saveur particulière. Ils stimulent l’imagination autant que l’introspection, convoquent le fantasme du fantôme errant dans l’arrière-salle de nos vies et qui, soudain, se montre pour nous confronter au temps passé, et à ce que nous en avons fait.
On a beaucoup souligné que le nouvel album de Cure a mis seize ans à quitter les limbes, et cette longue absence offre évidemment au groupe de Robert Smith un marchepied bien commode pour la promotion : un sacre par le manque, et un génie artistique régénéré par le long silence (discographique, au moins). D’ailleurs, au moment d’écrire ces lignes, tout le monde y est déjà allé de sa critique élogieuse, raison pour laquelle je m’étais d’abord convaincu de regarder ailleurs. Que dire, après tout, d’un album qui, comme tous les grands albums, semble aussitôt générer son propre narratif, voire sa propre légende quelque peu détachée des intentions qui ont présidé à sa création ?
C’est pourtant ce que je m’apprête à faire : ajouter au récit mythologique d’une œuvre qui s’est toujours dépassée elle-même, qui a toujours parlé pour plus grand qu’elle, transformant assez mystérieusement l’intimité et la psychologie d’un seul type en hymnes pour une civilisation.
L’éclipse, pour moi, a duré plus que seize années. Comme bien des gens qui, dans les années 1980, ont usé leurs disques à force d’en faire la trame de leur adolescence, j’attendais depuis 1989 et l’album Disintegration de pouvoir m’enthousiasmer de nouveau pour les chansons de Cure, et les aimer pleinement, sans réserve. J’attendais mais n’espérais plus. Je ne dis pas que tout était négligeable sur les cinq (!) albums enregistrés en 35 ans, mais enfin, quelque chose patinait, ou ne fonctionnait plus.
Étrangement, ce n’est donc pas un quinquagénaire en surpoids et passablement blasé qui s’est rué sur Songs of a Lost World, le 1er novembre dernier, mais le jeune et enthousiaste gringalet de seize ans, rappelé du passé par les morceaux déjà diffusés en bootleg depuis quelques années. À commencer par « Endsong », ce long tourbillon mélancolique dans lequel Robert Smith parvient à saisir le sentiment de la vie si vite dévorée par le temps, ne laissant en fin de compte qu’un arrière-goût d’insatisfaction : And I’m outside in the dark / Staring at the blood red moon / Remembering the hopes and dreams I had / And all I had to do / And wondering what became of that boy / And the world he called his own / I’m outside in the dark / Wondering how I got so old1. La jeunesse enfouie et les illusions perdues : des thèmes éternels, pas vrai ?
Dans l’une ou l’autre interview donnée à l’occasion de la sortie de ce nouvel album, Smith a fait référence au gamin de dix ans qu’il était, fasciné par le premier voyage lunaire. Il a, disait-il, la sensation que le monde a atteint son apogée quand il avait à peu près quinze ans, et depuis décline, inéluctablement. Pour l’apogée, ce n’est pas certain, mais difficile de contester cette impression de dégénérescence et d’accélération vers le gouffre qui nous plombe le moral, pour peu que l’on ouvre un journal.
Les grandes chansons de Robert Smith, je l’ai dit, ont toujours eu cette qualité d’écriture qui transforme les tourments de l’auteur en questionnements pour celles et ceux qui les écoutent. Elles abolissent les frontières de l’intime, et le spleen qui les habite en devient aussi métaphore d’une époque. Du reste, il m’a toujours semblé qu’elles travaillaient un imaginaire européen ; la mélancolie, entre tous les sentiments, nous définit plus que les autres.
Il fallait bien alors que ce disque me renvoie avant l’éclipse, et que je regarde moi aussi le monde comme en 1989, et me rappelle les espoirs et les rêves. Novembre 1989, par exemple. Le gringalet regardait à la télévision le mur de Berlin céder dans la nuit sous les coups de masse, sous le poids de la foule, sous les chants et les cris. C’était quelque chose à voir ! Nous en discutions, à quelques-uns, exaltés. Nous avions grandi sur ce continent coupé en deux. J’avais grandi en traversant le rideau de fer pour voir la terre des origines. Ça me travaillait pas mal. Ce n’est pas que nous étions très politisés, mais de voir s’effondrer ce mur, ça nous remuait. La grande affaire de notre âge, la grande aventure, sans avoir à vraiment la vivre sinon par procuration. L’espoir d’une paix éternelle, l’avenir serait radieux. On allait voyager, d’un bord à l’autre du continent, et au-delà. Il nous semblait que quelque chose s’ouvrait devant nous, comme un nouveau monde.
Cette idée de l’Europe ouverte, on y a vraiment cru.
Évidemment, les choses se sont gâtées assez vite. Nous étions bien cons. En 1992, quand la guerre a battu son plein dans les Balkans, on avait déjà déchanté. On se consolait en se disant qu’on étudierait un semestre quelque part dans le sud — l’Europe abaissée à un cliché, qui ferait plus tard le succès des films de Cédric Klapisch.
L’album Wish m’a laissé indifférent, cette année-là, même le très beau « A Letter to Elise ». Mais, en y réfléchissant, il y avait dans les mots si intimes de Robert Smith, parlant d’amour déçu, encore une fois ce double sens qui disait bien notre désillusion : But I let the dream go / And the promises broke / And the make-believe ran out2.
Si je raconte tout cela, c’est parce que je me demande ce qui nous touche tant dans cette lypémanie menaçant quiconque fait le deuil de sa jeunesse, de ses désirs et espoirs inassouvis, et dont Robert Smith tire les chansons poignantes de Songs of a Lost World.
Peut-être est-ce parce que Smith a su, une fois de plus, trouver des mots et des musiques qui valent autant pour nos vies personnelles que pour notre temps. Notre vie passe, bien sûr, et le monde dont nous rêvions n’est pas advenu. L’Europe semble comme le reste du monde vouée à ses passions tristes. Et pourtant rien n’est perdu. Nous n’avons pas dit notre dernier mot. L’éclipse prendra fin. Robert Smith nous dit regardez-nous, nous sommes en lambeaux, et de retour, et nous vivons.
Il m’a toujours semblé que les chansons de Robert Smith travaillaient un imaginaire européen ; la mélancolie, entre tous les sentiments, nous définit plus que les autres.