On trouve dans les collections du musée du Louvre une sanguine anonyme de la fin du XVIe siècle, on y voit une foule agenouillée devant un autel de fortune d’où monte une colonne de fumée, et hors de la fumée un visage émerge et c’est le visage d’un dieu, et dans la foule quelque chose passe comme une stupeur. Dieu apparaissant dans la fumée d’un sacrifice, tel est le nom de la sanguine, et tel fut Arno Hintjens ce soir-là, à la fin des années 1990, quand il commença son concert.
La lumière blanche des spots formait à travers sa chevelure un halo et découpait son profil, elle dessinait une silhouette à l’encre de Chine cerclée d’un trait brillant sur le cuir de la veste et il s’est avancé comme émanant d’un feu invisible couvant sous la scène, forme née de la fumée qui gagnait l’espace, on ne distinguait rien d’autre que son corps et le pied du micro et lentement, très lentement il a commencé à chanter, I put the things I hate / Out of my mind / Everybody is looking / For what they don’t have, très lentement, plus lentement que sur le disque et d’une voix plus grave, d’une voix rauque et profonde comme remontée de la mine, arrachée aux entrail...