« Il faut renouer le contact avec la Flandre »

Une Belgique en perpétuelle crise existentielle, constamment au bord du collapse ? « On ne peut pas continuer comme ça », lance Zakia Khattabi. L’ex-présidente d’Ecolo appelle à définir au plus vite un contre-projet pour réenchanter la politique et faire barrage aux nationalistes flamands, « les seuls qui ont un vrai projet institutionnel ». Au passage, elle réplique à Theo Francken : «La valeur ajoutée de l’immigration marocaine, elle se trouve dans les mains de mon père, qui a été ouvrier, qui a construit Bruxelles». 

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Avec la désignation de Zakia Khattabi comme ministre fédérale du Climat et de l’Environnement, c’est l’une des personnalités politiques les plus étonnantes des quinze dernières années qui entre au gouvernement. Elle est devenue parlementaire pour la première fois en 2009. Elle a été présidente d’Ecolo de 2015 à 2019. La voilà à présent à ministre. Elle semble néanmoins toujours aussi extérieure à ce monde et à ses schémas. Au sein même de son parti, elle a toujours composé avec l’appareil sans jamais vraiment chercher à en prendre le contrôle. Elle reste hors sérail, hors cadre. Altière, indocile, insoumise, sincère, émotive. Reine de l’évasion. Stratège quand il faut. Intransigeante, voire dogmatique (ce sont les autres qui le disent et elle ne dément guère), tout en étant bien plus crédible que d’autres dans un rôle de conciliatrice éloignée des querelles. Persévérante, mais en proie à des doutes parfois lancinants. Fille du Bruxelles populaire. Pas mal à l’aise dans les quartiers chics. Féministe. Écologiste. Antiraciste. Désormais ministre.

Ce n’était pas son plan. Pas sa première envie. Elle se voyait bien en « grand commis de l’État ». Un siège vacant à la Cour constitutionnelle a failli concrétiser son rêve. Un tir de barrage de la droite nationaliste flamande l’a privée du titre de juge. Zakia Khattabi est peut-être la seule femme politique, dans la Belgique des années 2000, dont le nom est un tel symbole que le salir constitue en soi un objectif stratégique pour ses adversaires. Ce fut la campagne « Stop Khattabi », déclenchée à l’hiver dernier par la N-VA, à grand renfort de visuels criards et de posts sponsorisés sur les réseaux sociaux. L’offensive a atteint son but en empêchant Zakia Khattabi d’aller à la Cour constitutionnelle, mais elle lui a aussi ouvert par ricochet les portes du gouvernement. « On n’abdique pas l’honneur d’être une cible », disait Cyrano. 

Elle est née en 1976, a grandi à Schaerbeek. Son enfance fut celle d’une élève modèle, discrète, appliquée, sage. La famille était comme un cocon. Un père ouvrier du bâtiment, une mère au foyer, cinq enfants. L’été avait le goût des vacances au Maroc. Des nuées de cousins couraient en tout sens. La plage offrait un terrain de jeu infini. On chantait tard dans la nuit. Et chaque mois de septembre, sans ciller, Zakia reprenait le chemin du Sacré-Cœur de Lindthout, l’une des écoles chics de la capitale. « Je n’ai jamais été en conflit ou en décalage, parce que l’éducation des filles issues de la bourgeoisie catholique, c’est un peu la même que celle des familles musulmanes traditionnelles. Tu ne lèves pas les yeux, tu ne te révoltes pas », confiait-elle à La Libre Belgique en 2015.

Après les années collège, elle a entamé un graduat en assistante sociale, puis une licence en travail social à l’ULB. À l’inverse de Jean-Marc Nollet, Stéphane Hazée, Emily Hoyos et tant d’autres futurs leaders écologistes, elle n’a jamais occupé la moindre fonction dans la Fédération des étudiants francophones (FEF). La fibre militante est venue bien plus tard, même si Zakia Khattabi a voté Ecolo dès ses 18 ans. « Le droit de vote des étrangers, la régularisation des sans-papiers, la dignité des personnes… Tout ça, pour moi, c’était les écologistes », disait-elle encore en 2015. 

 

Ce jeudi humide de septembre 2020, quand nous la rencontrons, la conversation s’étire longtemps, pendant plus de deux heures. Elle a le temps. Elle prend le temps. Le gouvernement n’est pas encore formé. D’ultimes tractations crispent les partenaires de la future coalition Vivaldi. Zakia Khattabi suit la séquence de loin. Elle ignore encore que, bientôt, son temps se comprimera, dicté par un agenda de ministre.  

Le casting gouvernemental dévoilé, l’entretien prend un relief nouveau. Trois, quatre jours passent. On reçoit un message. « Je n’ai pas encore de chef cab car je veux un Flamand. On est au fédéral, je suis francophone, je trouve normal que mon chef cab soit flamand. Personne ne comprend. D’habitude, pour cette fonction-là, on cherche un proche. » Zakia Khattabi à son image. Hors sérail, hors cadre. 

Lors de votre candidature à la Cour constitutionnelle, vous avez dit aspirer à une carrière de « grand commis de l’État ». Comment naît une telle vocation ?

Certains rêvent de faire de la politique. Moi, je rêvais d’être dans l’administration. En un sens, c’est aussi de la politique. Pas partisane, mais au service de la collectivité, de l’intérêt général. Avant d’arriver au parlement, j’étais program manager dans la politique scientifique à l’administration fédérale. Je me suis spécialisée dans l’évaluation des politiques publiques. Jusque très tard, j’ai été immergée dans ce monde-là et pas du tout dans la politique. D’ailleurs, en 2009, quand je me suis présentée pour la première fois aux élections, c’était sur cet enjeu de l’évaluation des politiques publiques, qui n’est pas du tout dans notre culture en Belgique. En politique, personne n’ose dire à voix haute qu’il rêve de devenir ministre ou président de parti. Je trouve ça dommage. Il n’y a pas de honte, autant l’assumer. Moi, je rêvais de devenir un grand commis de l’Etat. La vie en a décidé autrement. Le respect que je voue aux institutions, c’est une passion, un amour de la chose publique, c’est aussi le respect de ce qu’elles permettent. Sans institutions démocraties, un parcours comme le mien n’aurait pas été possible. J’ai encore une vision romantique des institutions, qui m’apparaissent comme étant pleinement au service de l’intérêt collectif, là où le monde politique est violent, parfois vulgaire.

Cette déclaration d’amour est peu commune en Belgique, un pays peu enclin célébrer la grandeur de l’État, qui reste largement une particratie. 

Sans doute qu’une des plus grandes difficultés que j’ai eu comme présidente d’Ecolo, c’était lié à ça. Je devais me préoccuper avant tout de l’intérêt de mon parti. Comme si on était sur un marché concurrentiel et qu’on défendait avant tout sa part de marché… Je n’ai jamais défendu des propositions qui me semblaient aller à l’encontre de l’intérêt général, mais le fait d’être cantonnée à la défense d’un groupe particulier, c’était difficile à dire. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai pas eu envie de continuer. De ce point de vue-là, je m’inscris plus dans la tradition française. Je me vois comme d’abord au service de l’État. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas de modèle en politique. La personne qui m’a le plus inspirée, c’est Xavier Mabille, l’ancien directeur du Crisp (Centre de recherche et d’information socio-politiques). Humainement c’était quelqu’un de fantastique, un analyste exceptionnel qui inscrivait son expertise dans une profonde humanité. Et dans tous les débats sur l’avenir institutionnel de la Belgique, ce regard manque. Ce n’est pas un débat désincarné. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la Belgique existe pour elle-même et que le pays est une fin en soi. C’est le fruit d’une histoire, parfois d’accidents de l’histoire, parfois de hasards.

« La Belgique n’a aucune valeur en soi. » Cette même déclaration de l’ancien Premier ministre Yves Leterme (CD&V) avait causé beaucoup de remous en 2007.

Oui, mais je n’imagine pas que Leterme et moi, on mette les mêmes choses derrière ces mots. Quand je dis ça, je veux dire que la Belgique, c’est un habit qu’on met autour d’une communauté. Cette communauté évolue, donc il est normal que l’habillage évolue lui aussi. En cela, j’ai moins de difficultés à appréhender la question institutionnelle que d’autres. Belgique de demain sera ce qu’on a envie d’en faire, c’est tout, et ça peut se faire dans une évolution qui ne soit pas crispée. Je pense que mon ressenti est en partie générationnel, mais il est aussi lié au fait que mon histoire belge ne commence pas en 1830, elle commence avec l’arrivée de mes parents en Belgique. De ce point de vue, je regarde différemment cette histoire. Je ne suis pas attachée aux acquis du passé comme à des trophées, des totems, même si j’ai un profond respect pour ceux qui ont fait la Belgique d’hier. 

Le facteur générationnel entre aussi en compte, disiez-vous.

Je n’ai pas connu les conflits communautaires des années 1970 et 1980. Dans ma toute première interview autour de l’enjeu institutionnel à Bruxelles, j’avais dit : repartons d’une page blanche. Parce que l’organisation bicommunautaire ne correspond à aucune réalité bruxelloise concrète aujourd’hui. Deux voisins dépendent parfois de deux politiques différentes de formation professionnelle, parce que l’un est flamand et l’autre francophone, alors qu’on partage un même bassin économique. Et puis, soutenir qu’il y a deux communautés à Bruxelles, ça fait rire tout le monde. Il y en a deux cents. J’appréhende l’évolution institutionnelle de Bruxelles à l’aune de cette réalité-là et pas du tout sous l’angle d’un rapport de force entre francophones et néerlandophones. Quand j’avais exposé dire ça en interview, j’avais subi les foudres d’Olivier Maingain et de Charles Picqué, qui avait dit : « C’est n’importe quoi. D’ailleurs, elle serait même incapable de commander une pintje en flamand. » Par après, quand j’ai rencontré Picqué, je lui ai offert toute une gamme de bières artisanales bruxelloises. Je crois qu’il a vraiment prononcé ces mots-là mais qu’il ne pensait pas que ce serait réécrit. N’empêche, quel mépris… 

Que vous reprochait Charles Picqué (PS), ministre-président emblématique de la Région bruxelloise de 1989 à 1999 puis de 2004 à 2013 ? 

Lorsque je l’ai rencontré, il m’a tenu ce discours : « Tu ne te rends pas compte, dans ton schéma, on donne aux Flamands les clés de Bruxelles. Quelle naïveté ! » Je lui ai répondu que, dans ma proposition, il n’y avait plus de Flamands, ni d’ailleurs de francophones. Plus personne n’était en mesure de bloquer quoi que ce soit. Je lui aussi fait passer ce message : « Quand vous avez créé la Région bruxelloise à la fin des années 1980, c’était de la dentelle. Trente ans après, c’est une usine à gaz. En restant aussi fermé à l’évolution bruxelloise, c’est vous qui organisez le conflit. Vous avez eu votre rêve à mon âge, alors maintenant, laissez-moi le mien. »

 

Repenser les institutions bruxelloises, c’est un rêve ?

Oui. Si les citoyens sont si dégoûtés quand on évoque l’avenir de la Belgique, c’est parce qu’on en fait une question technique. On ne les projette pas dans une réalité positive, dans un avenir enviable. Les seuls qui ont un vrai projet institutionnel, ce sont les nationalistes flamands, et eux-mêmes partent d’un sentiment négatif. Leur projet, c’est un projet de sécurité, fondé non sur l’enthousiasme mais sur la peur. On vient tous de quelque part et, d’une certaine manière, je comprends Bart De Wever. Son projet émane de toute la frustration accumulée pendant des décennies vis-à-vis de la bourgeoisie francophone de Flandre. Quand on dit ça, on voit bien que l’institutionnel, ce n’est pas qu’une question technique. Il y a une dimension profondément humaine et émotionnelle. Moi, ça me touche de savoir que l’engagement politique se nourrit souvent d’une blessure profonde, même chez Bart De Wever. Je trouve ça bouleversant, vraiment. Je n’ai jamais pensé en ces termes-là de Francken. Mais De Wever, c’est différent… Pour lui comme pour moi, ce n’est pas une vision désincarnée. Ma vision de la Belgique et de Bruxelles, elle est aussi liée à mon vécu. Mon papa était ouvrier et je suis devenue présidente de parti, et ça s’est passé en une génération. C’est la Belgique qui l’a permis. Cela détermine mon rapport au pays, mais aussi à la politique d’asile. Comment ne pourrais-je pas vouloir pour d’autres ce dont moi j’ai pu bénéficier ? 

Que manque-t-il en Belgique pour recréer de l’enthousiasme autour d’un projet commun ?

Je ne préjuge pas du projet on aurait dû mettre en place dans les années 1960 et 1970, mais force est de constater qu’aujourd’hui il n’y a plus qu’un seul vrai projet pour ce pays, c’est celui des nationalistes. Donc c’est à nous de proposer un contre-projet convaincant. Il y a quelques mois, presque tous les observateurs et les acteurs politiques semblaient acquis à l’idée d’aller vers le confédéralisme. Mais l’étape raisonnable avant de passer au confédéralisme, ne serait-ce pas d’aller au bout de la logique fédérale ? Arrêtons de dire que la Belgique est un État fédéral alors qu’on ne présente même pas les caractéristiques d’un État fédéral abouti. On a une superposition des communautés et régions là où le découpage est beaucoup plus clair en Allemagne et en Suisse. Certains envisagent une nouvelle réforme de l’État. Ne serait-ce pas plus judicieux d’évaluer d’abord ce qui a été fait ? On a mélangé plein de modèles différents, et c’est devenu illisible et ingérable. Pour qu’un État fédéral fonctionne, il faut établir une hiérarchie des normes claire. On a vu avec le coronavirus à quel c’est problématique que tous les niveaux de pouvoir sont égaux et que personne ne prend ses responsabilités. 

Dans votre esprit, les normes du gouvernement fédéral devraient être supérieures à celles des régions et communautés ?

Il faut en tout cas une hiérarchie. Et moi, je plaiderais pour que le fédéral vienne au-dessus. Tout comme je continue à défendre ardemment la circonscription fédérale unique : permettre à des citoyens francophones de voter pour des néerlandophones, et inversement, et faire en sorte qu’un certain nombre de députés à la Chambre soient élus sur une base nationale, après avoir fait campagne d’Ostende à Arlon. Un des gros handicaps de notre modèle fédéral – qui n’est pas un vrai modèle fédéral –, c’est que les partis ne s’adressent qu’à leur communauté et donc ne prennent en compte que l’intérêt d’une partie de la Belgique. 

Si demain une circonscription fédérale était créée, vous vous y présenteriez ?

Oui, pourquoi pas, ça vaudrait la peine d’y aller. Quand Jessika Soors et Samuel Cogolati se sont lancé dans une campagne de porte-à-porte après la victoire du Belang aux communales1, au début, j’ai trouvé ça d’une naïveté confondante. Depuis, j’ai changé d’avis. Je me dis qu’il n’y a que comme ça qu’on gagnera le combat contre l’extrême droite, même si ça prendra du temps. Aller au contact des gens, frapper à la porte, discuter, retourner les stéréotypes. C’est comme ça qu’on sème de nouvelles idées. 

Vous appelez de vos vœux l’expression d’un contre-projet pour faire barrage aux nationalistes flamands. N’est-ce pas précipiter un scénario de l’affrontement ?

Que chacun donne son projet clair pour la Belgique et le défende. La confrontation des projets en politique, c’est l’essence même de la politique. La politique, ce n’est pas les consensus. À la fin, si, c’est le consensus… Au début, il est normal que des désaccords s’expriment. C’est la vertu de la confrontation : elle permet une émulation telle qu’on vient avec cinq propositions et, finalement, une sixième émerge qui convient à tout le monde. Mais avant d’en arriver là, il faut assumer le conflit démocratique. La confrontation, ça ne veut pas dire la guerre, ça veut dire avoir une vision et la défendre, alors que quand on technicise les débats, on réduit le champ des possibles, et en plus on ment aux gens. Lors de mon premier mandat comme députée bruxelloise, de 2009 à 2014, ça a été ma plus grosse déception de voir comment on avait technicisé, expertisé le débat public. C’est un peu moins le cas au fédéral que dans les Régions, et c’est la raison pour laquelle j’ai été plus heureuse au fédéral. Parfois, on me dit que je suis une dogmatique, mais si je ne peux pas être dogmatique en politique, dites-moi où je peux l’être. Un projet clairement assumé, c’est ça qui réenchante le débat public et qui fait rêver. Je me rappelle, comme cheffe de groupe au Sénat, j’avais fait la réplique au discours state of union d’Elio Di Rupo quand il était Premier ministre. Je lui avais dit : « Vous n’êtes pas devant une assemblée d’actionnaires. Vous venez d’aligner les paramètres économiques. Moi, je n’ai pas fait la Solvay Business School. C’est votre rêve pour la Belgique que j’aurais aimé entendre. » On s’est laissé prendre par ces discours techniques qui vident la politique de toute sa saveur. Moi, je fais de la politique. Les techniciens, ils viennent après pour mettre de la chair sur le squelette que moi je propose. 

Quel regard personnel portez-vous sur le nationalisme flamand ?

On est tous le fruit d’une histoire. A ce titre-là, je trouve que tous les projets méritent d’être respectés. Moi, je n’ai pas de problème en soi avec un projet indépendantiste flamand, j’ai un problème quand ce projet passe par la violence, par la délégitimation des autres, par le racisme. Lors de mon premier mandat au Sénat, je siégeais en commission de la Justice avec Karl Vanlouwe, un élu N-VA bruxellois. Je suis tombée des nues en décembre 2019 quand j’ai appris que c’est lui qui avait orchestré la campagne « Stop Khattabi », car je gardais un très bon souvenir de lui. Pour moi, la trajectoire de Karl Vanlouwe incarne parfaitement l’évolution de la N-VA, que j’ai vue de mes yeux entre mon arrivée au Parlement en 2009 et maintenant. 

En 2009, la N-VA était un parti de droite conservatrice, mais pas encore le parti identitaire et anti-immigration qu’on connaît aujourd’hui ?

Oui, c’est précisément ça. Et quelqu’un comme Karl Vanlouwe incarne ce changement. J’ai vu cette évolution aussi chez Rik Torfs (CD&V). Il siégeait lui aussi avec moi en commission de la Justice. Je trouvais qu’il amenait des réflexions intéressantes, même quand je ne les partageais pas. Quand je vois sur Twitter ses interventions pleines de ressentiment, je ne le reconnais plus. Qu’est-ce qui leur est arrivé à tous ces gens ? C’est dingue. Quand Bart De Wever a pris Anvers en 2012, il était tout fier, il a dit : on a tué le Belang. J’avais répliqué : c’est faux, vous l’avez absorbé. Avant, au moins, on pouvait identifier l’extrême droite. Maintenant, elle est camouflée. Quand j’ai vu tous ces transfuges du Vlaams Belang arriver à la N-VA, j’ai pensé : danger, ça pue. Bart De Wever leur donnait un vernis de respectabilité. J’ai tout de suite pressenti qu’on n’arriverait plus à les identifier au milieu de la masse N-VA. Quand je vois comment la N-VA a évolué ces dernières années, je me dis que ces transfuges du Belang ont manifestement fait du bon boulot en interne. Sans doute a-t-il fallu aussi quelques dirigeants N-VA ouverts à leurs thèses pour que le mix prenne. Quand on voit que Jan Jambon a participé à la fin des années 1980 à la création d’une section du Vlaams Blok à Brasschaat… Quand on voit que Theo Francken assiste à l’anniversaire de Bob Maes, un ancien du VNV… J’ai beaucoup, beaucoup de défauts, mais quand je repense aux propos que je tenais dès 2012, je me dis que j’ai parfois de bonnes analyses et du nez. 

Continuez-vous, aujourd’hui, à opérer cette distinction entre Bart De Wever d’une part, Theo Francken et Jan Jambon d’autre part ?

J’aurais cru que Bart De Wever, sur le plan personnel, serait plus fort face à la droite extrême, et qu’il ne cèderait pas à ces sirènes-là. Même si je n’ai jamais partagé ses options, j’avais quand même de l’admiration pour l’homme politique qu’il était. Je sais qu’un président ne décide pas seul de la ligne politique d’un parti, que celle-ci dépend aussi des luttes d’appareil, des rapports de force internes. Mais si une figure comme Bart De Wever n’a pas réussi à tenir ses troupes, qu’est-ce qui nous attend ? Ça fait peur. Au départ, moi, je n’ai pas de problème avec la N-VA, j’ai un problème avec Theo Francken. Mais les idées de Francken ont contaminé tout le monde. J’ai toujours considéré que Bart De Wever était un démocrate, je n’ai jamais pensé ça de Francken. Je rappelle que c’est Francken qui a dit qu’il ne voyait pas la plus-value de l’immigration marocaine. La plus-value de l’immigration marocaine, elle est écrite dans les mains de mon père. Il a été ouvrier et il a construit Bruxelles. La voilà, la plus-value. Je la vois écrite dans son corps. Il est fatigué, harassé. Et des personnes comme mon père, il y en a des dizaines de milliers. Ce qui m’étonne, c’est que Bart De Wever lui-même prend ce même chemin de la brutalité verbale quand il dit « on va les briser », à propos des partis de la coalition Vivaldi.

On vous sent déçue, presque désorientée, par ces déclarations de Bart De Wever.

Je n’aurais jamais imaginé entendre des mots pareils dans sa bouche. Alors je m’interroge. Est-ce qu’il nous a dupé pendant quinze ans ? Est-ce qu’on n’a pas tous participé à ce que la N-VA devienne un monstre ? Y compris nous les francophones, en fermant les yeux sur certaines revendications, en minimisant certaines réalités. J’ai été très, très surprise de la violence que je pouvais susciter chez certaines personnes lorsqu’il a été question que je devienne juge à la Cour constitutionnelle. C’était incroyable. Je n’imaginais que je pouvais représenter un tel repoussoir pour certains, au point qu’un grand parti se fende de mettre du fric dans une campagne. Ils auraient pu ne pas voter pour moi sans organiser toute cette campagne. Je me suis même interrogée : quelle est ma responsabilité personnelle ? 

Où vous ont menée vos questionnements ?

Une des leçons que je tire de cette histoire, c’est qu’il faut renouer le contact avec la Flandre. On ne peut pas continuer comme ça. Dernièrement, j’ai rencontré Jan Segers, le rédacteur en chef de Het Laatste Nieuws. Il avait sorti un édito au vitriol me concernant. Il est venu à la maison, on a pris un café, on a discuté. Il a halluciné en voyant le décalage entre ce que je suis et l’image qui circule à mon sujet en Flandre… Là, je me suis dit que c’était en partie de notre faute, parce qu’on n’investit pas ce champ-là. Moi, je ne me suis jamais préoccupée d’entrer en contact avec les médias flamands. En septembre, j’ai donné une interview au Standaard. J’ai reçu les deux journalistes au néerlandais. Même si mon néerlandais n’est pas parfait, ils étaient sciés. Le premier argument de la N-VA contre ma nomination à la Cour constitutionnelle, c’était mon soi-disant unilinguisme. 

Si la Belgique est plus que jamais en crise existentielle, c’est aussi le fait d’une vérité arithmétique. La N-VA et le Vlaams Belang ont obtenu 43,3 % des voix aux élections régionales de mai 2019, soit 58 sièges sur 124 au Parlement flamand. Pour la première fois dans l’histoire du pays, le bloc indépendantiste est presque majoritaire en Flandre. Encore une légère progression en 2024 et le sort de la Belgique ne tiendra plus qu’à un fil. 

À eux deux, la N-VA et le Vlaams Belang ont presque une majorité d’électeurs, c’est un fait. Mais si on sonde la population flamande sur la question de l’indépendance, ils n’ont pas de majorité et ils le savent très bien. D’ailleurs, quand on leur suggère d’organiser un référendum pour demander aux Flamands ce qu’ils en pensent, ces deux partis n’en veulent pas car ils savent qu’ils ne sont pas majoritaires.

Organiser ce référendum sur l’indépendance de la Belgique, ce pourrait être une idée pertinente ? 

Moi, je pense qu’il faudrait le faire, absolument. A un moment, les séparatistes vont réussir à s’imposer à nous si on n’objective pas leur poids réel. Allons-y, ok ! Cela aurait le mérite de clarifier la donne. L’été dernier, ça ne m’a pas choqué que le PS négocie de façon assez poussée avec la N-VA. Je connais les contraintes de la vie politique. On ne fait toujours ce qu’on veut. Ce que j’ai par contre trouvé choquant, c’est que l’accord aurait pu inclure des changements institutionnels qui n’ont pas du tout fait l’objet de la campagne électorale. La N-VA était donc en passe d’imposer un agenda institutionnel sur lequel personne n’a pu se prononcer – notamment la régionalisation de la justice. De nouveau, on a fait comme si c’était une question purement technique alors que c’est éminemment politique.

Le risque avec un référendum, outre son issue toujours incertaine, c’est qu’il risque de monopoliser tout l’agenda politique pendant des mois. 

C’est déjà le cas ! Les conflits communautaires et les réformes de l’État rythment toute la vie politique belge depuis vingt ans au moins.

Un référendum pourrait marquer un nouveau départ en fixant dans les esprits que l’idée séparatiste est minoritaire en Flandre ? 

Oui. Il faut mettre la N-VA face à une réalité objective, l’obliger à sortir de l’ambigüité sur cette question-là. Même au Belang, quand on interviewe des jeunes électeurs, on voit que ce n’est pas toujours le projet séparatiste ou raciste qui suscite l’adhésion, mais le fait que ce parti défend la pension à 1500 euros. Tous les Flamands ne sont pas des fachos, ça, vous n’allez pas le laisser croire. Il faut que, nous, les francophones démocrates, on le dise aussi, car à force de le laisser croire, ça nous met en danger collectivement. 

Groen et Ecolo forment un groupe commun à la Chambre. Une collaboration pas toujours simple. Sur le socio-économique, par exemple, Groen défend souvent des positions plus libérales qu’Ecolo.

Ce n’est pas simple tous les jours, vraiment pas simple. Mais désormais, je prends mieux la mesure de la réalité à laquelle sont confrontés les élus Groen. Ces derniers mois, quand les négociations pour la formation du gouvernement s’enlisaient, une collègue néerlandophone m’a dit que si on allait aux élections, elle n’était pas du tout certaine de se représenter. Elle vient d’un petit village, dans une région où la N-VA est très forte, et elle m’a dit : « Pour moi, c’est dur tous les jours. » Du côté francophone, culturellement, les écologistes ont beaucoup gagné. Plus que ce que le score électoral ne nous donne. Mais en Flandre, ce n’est pas le cas. Alors n’allons pas faire la leçon depuis notre confort francophone. Et puis, renoncer à travailler avec Groen sous prétexte que c’est difficile, ce serait vraiment accréditer les thèses des séparatistes. 

Si vous pouviez repenser la Belgique au départ d’une page blanche, que feriez-vous ?

L’avantage d’une page blanche, c’est qu’on ne doit pas supporter tout le poids de l’histoire. J’envisagerais le pays comme une entité unique, avec peut-être un découpage administratif, mais pas identitaire, pas communautaire. Je tiendrais compte de réalités géographiques, j’aurais en tête un souci d’efficacité des politiques publiques. Mais découper le pays en fonction d’une revendication identitaire, ça, je ne le ferais plus. Bien sûr, c’est facile de dire ça, car on efface le passé. Je comprends que les personnes qui ont le plus souffert des erreurs du passé ou qui en gardent une blessure narcissique, comme Bart De Wever, ne puissent raisonner en ces termes-là. 

Est-il vrai que vous avez un jour déclaré ne pas pouvoir rester dans la même pièce que Bart De Wever ?

On me rapproche assez d’être franche. Si je l’avais dit, je l’aurais assumé. Cette histoire ne correspond à rien. Au contraire… J’aurais été volontiers boire un café avec Bart De Wever, pour pouvoir mieux négocier, mieux comprendre, savoir ce qu’il y a derrière son projet nationaliste. Il y a cinq ans j’aurais pu. Aujourd’hui, c’est trop tard. La radicalisation de la N-VA est trop forte. Avec l’affaire de la Cour constitutionnelle, j’ai vu comment des mensonges pouvaient circuler à mon sujet. Je me suis dit que si certaines personnes les relayaient de bonne foi, je devais parfois faire de même sans m’en rendre compte. Alors j’ai décidé de changer. Quand on me parle d’une personne et qu’on me dit qu’elle est insupportable, je n’écoute plus. On a dit ça de moi, on a propagé sur mon compte des choses complètement fausses, qui ont empêché certaines personnes de venir jusqu’à moi, donc moi je ne tiens plus compte de ce que Paul pourrait me dire de Jacques. C’est terminé ! Un jour, la députée CD&V Sabine de Béthune m’a demandé : tiens, comment ça se fait que Brigitte Grouwels est aussi remontée contre toi ? Je n’en avais aucune idée, je ne la connais que de très loin. En fait, il se trouve que j’ai donné une interview quand Brigitte Grouwels était ministre bruxelloise, où j’avais dit était le cheval de Troie de la Flandre à Bruxelles. Dix ans après, visiblement, elle ne l’a toujours pas digéré. J’ai fait plus de mal que je ne l’imaginais. Parfois, pour un bon mot, on peut blesser. C’est une leçon que je tire et je serai plus prudente à l’avenir. 

Selon le philosophe Philippe Van Parijs, les identités collectives comportent une dimension sentimentale. « Je crois dans la fierté d’être belge, et parfois aussi dans la honte d’être belge », exposait-il lors d’un entretien en 2009. Qu’est-ce qui vous rend fière d’être belge ?

Mon parcours, je dirais. Il est le fruit des choix et des sacrifices de mes parents, mais c’est aussi la Belgique qui leur a permis de venir, de trouver ici une dignité. J’ai la conviction que s’ils venaient aujourd’hui, dans la Belgique de Bart De Wever, je ne pourrais pas avoir le même parcours. Mon père a traversé la Méditerranée parce qu’il voulait me donner un avenir que je n’aurais pas eu là-bas. Mes parents ont tout fait pour favoriser cet accomplissement, mais ça n’a été possible que parce qu’il y a eu un espace qui le leur a permis, et cet espace, c’est la Belgique. Ça ne m’empêche pas d’être critique vis-à-vis de certaines réalités belges, mais je trouve que je n’ai le droit de critiquer que parce que je reconnais aussi ce que je dois à ce pays. Sinon, c’est trop facile. Aujourd’hui, mon combat, c’est de faire en sorte que d’autres puissent avoir la chance que j’ai eue. Je ne peux pas m’asseoir sur ma réussite et m’en satisfaire. Ce qui m’énerve, c’est quand on pense que je suis antiraciste parce que je m’appelle Zakia. On réduit mon engagement à une affaire personnelle. C’est aussi ne pas reconnaître qu’on peut être victime de racisme tout en étant soi-même raciste. Il faut voir par exemple au Maghreb le racisme antinoir. Personne n’est immunisé contre le racisme. 

En 2017, dans le magazine « Imagine », l’écrivain et chanteur toulousain Magyd Cherfi disait ceci : « En tant qu’enfants d’immigrés, on est à la fois des esclaves, parce que nos parents ont vécu dans l’humiliation, et des rescapés. On est à la fois victimes et bénéficiaires de la République. Mais quand j’entends certains dire que la France est un pays raciste, je ne partage pas, car c’est l’école française qui m’a tout donné. » Après avoir été la cible de la campagne « Stop Khattabi », pensez-vous que la Belgique est un État raciste ?

Non. Je ne l’ai jamais dit, je ne l’ai jamais pensé. Je sais que pour certains militants proches de moi, c’est difficile à entendre. Je ne nie pas la réalité de la discrimination. Tout mon engagement réside dans la lutte contre les discriminations. Mais avec le parcours que j’ai, ce ne serait pas crédible d’affirmer que la Belgique est un État raciste. J’ai longtemps été préservée du racisme. La première fois que j’y ai été confrontée, paradoxalement, c’était quand j’ai travaillé au Centre pour l’égalité des chances. J’ai appris un jour que certains pensaient que j’étais la fille d’un banquier casablancais. Dès que tu alignes trois mots en français, on n’imagine pas que tu puisses être fille d’ouvrier, c’est fou… J’ai grandi dans l’ignorance de mon identité de classe et de mon identité culturelle car mes parents voulaient à tout prix protéger leurs enfants. C’est en politique que ça m’est tombé dessus. Soudain, tout ce que je disais était renvoyé à mon identité. Personne n’a relevé que sur l’euthanasie des mineurs, sur la question de l’avortement, j’étais la plus libérale. Lors de mon premier mandat, le sénateur MR Alain Courtois m’appelait toujours « madame droits de l’homme ». Je ne l’ai jamais mal pris. Oui, je veux qu’on me reconnaisse l’étiquette de démocrate, de droits de l’hommiste plutôt que communautariste. 

 

(1) Jessika Soors, 32 ans, de Vilvorde, est députée Groen. Samuel Cogolati, 31 ans, de Huy, est député Ecolo. Ensemble, ils ont mené une campagne de porte-à-porte dans plusieurs communes et quartiers sensibles du pays : Ninove, Denderleeuw, Molenbeek, Marcinelle, Tilleur…[:]


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