Le coureur de l’équipe Cofidis dispute à 29 ans son premier Tour de France. Le parcours des trois premières étapes empruntait ses routes d’entraînement et frôlait le village belge de Ploegsteert. Originaire de Normandie, Damien Touzé s’y est installé par amour. Il vit en couple avec la nièce de Frank Vandenbroucke, légende ambivalente du cyclisme belge.
La première étape, une longue boucle autour de Lille, rasait la frontière franco-belge. Elle est passée à trois kilomètres de sa maison. Entre celle-ci et le départ de la deuxième étape, dans le bassin minier du Douaisis, la distance à vol d’oiseau n’atteignait même pas quarante kilomètres. Quant à la troisième étape, de Valenciennes à Dunkerque, elle s’est rapprochée à moins de trente bornes de son domicile. Pas besoin de fléchage ni de trace GPS. Damien Touzé les aurait suivies les yeux fermés, ces routes. Il les connaît par cœur, tant il les a quadrillées à l’entraînement.
À 29 ans, le coureur de l’équipe Cofidis est sur le point d’achever son premier Tour de France. Qu’elles paraissent loin, déjà, ces étapes liminaires. Famille, amis et voisins plus ou moins proches étaient venus en nombre pour l’encourager. Pourtant, alors que le portrait du « régional de l’étape » relève de la figure imposée du journalisme sportif, les principaux médias français n’ont jamais cité son nom. Ils ont en revanche tartiné sur ce paradoxe : en dépit d’un Grand Départ jugé à Lille et d’une région réputée « terre de vélo », aucun coureur du Nord ni du Pas-de-Calais n’allait participer au Tour 2025. La presse a listé les absents : Florian Sénéchal, Adrien Petit, Alexys Brunel, Samuel Leroux… Tous écartés de la sélection finale par leurs équipes respectives – Arkéa, Total Énergies, Intermarché-Wanty.
Pour être vraiment considéré comme un coureur du cru, Damien Touzé présentait deux caractéristiques apparemment rédhibitoires : avoir grandi en Normandie ; vivre du côté belge de la frontière. Originaire du Neubourg, au sud de Rouen, le coureur s’est fixé en 2019 à Ploegsteert, quartier Le Gheer, sur la commune de Comines-Warneton. « Je venais de rencontrer ma femme qui y habite. Juste après, il y a eu le covid, et du coup, confinement en Belgique ! Quand ça s’est terminé, je suis resté là. » Six ans que ça dure. Il n’a plus quitté cette localité atypique, rattachée administrativement à la Wallonie mais enclavée entre la Flandre et la France. Les habitants y sont presque tous bilingues, français-néerlandais. Rares sont ceux qui n’ont pas une sœur ou un cousin côté français, un oncle ou une grand-mère côté flamand. Les chemins de campagne épousent la frontière dentelée, France à gauche, Belgique à droite, ou l’inverse. Des airs de bout du monde. « Mouscron, c’est déjà à vingt minutes », illustre Damien Touzé. La localité était jadis l’aire de jeu des contrebandiers. Les guérites des douaniers ont entre-temps laissé place à d’innombrables night-shops, un décor moche, tapageur, où s’écoulent les fardes de cigarettes et les bouteilles d’alcool fort.
Ce n’est toutefois pas à sa géographie insolite que Ploegsteert doit sa notoriété. Quiconque s’intéresse de loin au cyclisme en connaît forcément le nom, comme on a déjà entendu parler d’Orcières-Merlette, des lacs de Covadonga, du sanctuaire d’Oropo, de Colorado Springs ou de Sainte-Marie-de-Campan, même sans pouvoir les situer sur une carte. Ploegsteert : berceau de Frank Vandenrboucke, figure ambivalente, embarrassante du cyclisme belge, mais à l’aura toujours incandescente, quatorze ans après sa mort, le 12 octobre 2009. Le palmarès du coureur y est pour quelque chose, bien sûr. Liège-Bastogne-Liège, Gand-Wevelgem, Paris-Nice, ce n’est pas rien. Mais sa postérité repose plus encore sur le magnétisme hors-normes qui était le sien, une combinaison unique de facettes déchirantes et attendrissantes.
Damien Touzé s’en est rapproché par hasard. « Je suis dans la famille, indique-t-il, presque du bout des lèvres. Ma copine est la fille de la sœur de Frank. » C’est pour elle qu’il est venu à Ploegsteert : Sofia Six, diététicienne diplômée de l’UCLouvain. Son beau-frère Franklin Six a été coureur pro de 2018 à 2020 dans l’équipe Bingoal-WB. Famille de vélo. Jean-Jacques Vandenbroucke, le père de Frank, était mécano dans l’équipe Lotto. Son frère Jean-Luc a été coureur pro puis directeur sportif de la même équipe Lotto. Aujourd’hui, Cameron Vandenbroucke, la fille de Franck, partage la vie de Tim Merlier, le sprinter supersonique de l’équipe Soudal-Quick Step.
VDB, la légende
Damien Touzé ignorait presque tout du phénomène VDB en débarquant de sa Normandie natale. « Je n’ai découvert tout ça qu’après avoir déménagé à Ploegsteert. Je connaissais le coureur, bien sûr, avec tout ce qu’il a fait. Qui ne connaît pas Frank Vandenbroucke ? Mais quand je suis arrivé à Ploegsteert, je ne savais pas que c’était son village, qu’il y avait grandi. Je ne savais rien du tout de sa vie. Après, forcément, j’ai appris. C’est sûr que quand on regarde sa carrière, oui, c’est une légende. »
Une légende. Comment dire mieux ? L’histoire du cyclisme possède en effet ses dieux d’une nature surhumaine (Merckx), ses mythes dont on ne sait trop dans quelle mesure leur histoire fut vraie (Eugène Christophe et sa fourche), ses héros aimés du peuple (Poulidor), ses anges partis trop tôt (Coppi), ses prophètes annonçant une ère nouvelle (Moser et son approche scientifique de la performance), ses démons à l’esprit maléfique (Armstrong), son diable (Chiapucci), ses mages au regard aussi intense que le verbe (Geminiani), ses sorciers (le Dr Ferrari)… Et une légende, donc : Frank Vandenbroucke. « Représentation embellie de la vie, des exploits de quelqu’un et qui se conserve dans la mémoire collective », stipule le Larousse. Aucun mot à retrancher. La mémoire collective retient le doigt tendu vers le ciel en haut de Notre-Dame de la Garde, celui d’un coureur blondinet d’à peine 19 ans en maillot noir et rouge. Elle a fixé dans les esprits des décors : de l’enceinte médiévale d’Avila aux rues en pente raide de Saint-Nicolas, à l’aplomb des aciéries d’Ougrée. Elle a retenu – en les déformant peut-être – les hauts et les bas du coureur, ses coups d’éclat en tout genre. En août 2006, sans contrat suite à une rupture avec son équipe Unibet, Frank s’était présenté au départ d’une course amateurs en Italie, muni d’une fausse licence au nom de Francesco Del Ponte. Certains y avaient vu une traduction italienne de son patronyme d’origine flamande. L’intéressé, parfait bilingue, s’était permis le luxe de rectifier : « Ce n’est pas moi qui ai trouvé ce nom. Un pont, en flamand, c’est “brug”. “Broek”, ça veut dire pantalon. J’aurais dû alors m’appeler Francesco Del Pantalone. »
La légende a aussi ses zones d’ombre, ses détracteurs. Dans une interview à feu le magazine Eddy, reprise dans le livre Le Siècle des coureurs (éd. Weyrich), le grimpeur français Guillaume Martin exprimait un regard critique : « Je sais qu’il y a tout un culte qui entoure VDB, qu’il existe un documentaire sur sa vie que les cyclistes se repassent en boucle. Certains y voient une figure romantique et tragique. J’ajouterais pathétique, car derrière, il y a quand même le dopage. Je suis toujours gêné quand on admire des coureurs dopés, en oubliant un peu vite leurs délits. J’entends souvent dire : oui, mais ça reste des grands champions. Mouais, ça, on ne sait pas… C’est pour cette raison que je n’ai pas de fascination particulière pour des personnes comme VDB ou Pantani, parce qu’il y a cet aspect-là qui me gêne. »
Jadis produit par la chaîne flamande Sporza, le documentaire consacré à l’enfant terrible du cyclisme belge a, de fait, contribué à amplifier la légende, ou du moins à l’entretenir. On y découvre l’amitié trouble de Frank Vandenbroucke avec son ex-coéquipier Philippe Gaumont, à l’époque où tous deux couraient chez Cofidis. Une assistante de la formation nordiste raconte sa stupéfaction d’avoir vu, un soir de course, ces deux gamins juste vêtus de leur slip et de leurs manchettes sauter à pieds joints sur le lit d’une chambre d’hôtel comme sur un trampoline. « Oui, j’ai vu le documentaire », confie Damien Touzé. Passage obligé. Il ne s’étend pas plus. L’écrivain néerlandophone Dimitri Verhulst a écrit un roman inspiré par les dernières heures de VDB. Il y eut aussi un film de fiction. D’autres livres. De qualité fort variable. Sous-tendus parfois par des partis pris éthiques discutables.
Monts des Flandres
Sur la route sinueuse du mont des Cats (alt. 164 m), en haut duquel des moines trappistes mènent une vie de prière et de labeur, des inscriptions apparaissent sur l’asphalte, « VDB for ever ». Des lettres de peinture blanche sur lesquelles le temps n’a manifestement pas de prise.
Le mont des Cats, du côté français de la frontière, se situe à quelques tours de roue de Ploegsteert. Damien Touzé le grimpe des dizaines de fois par an. Le mont Kemmel, lieu iconique de Gand-Wevelgem, côté belge, semble lui faire face. En haut de l’un ou de l’autre, on aperçoit les silhouettes voisines du mont Cassel, du mont Rouge, du mont Noir et autre Monteberg. « Je les grimpe régulièrement à l’entraînement. Tous les jours, en fait. » Du lundi au dimanche, quand ce n’est pas jour de course, c’est jour de mont pour le coureur de Ploegsteert. Sur la route, il croise parfois Alana Castrique, de l’équipe AG-Soudal, qui habite elle aussi Ploegsteert – et est à ce titre l’unique coureuse professionnelle de Wallonie. « Dans le coin, on n’a pas non plus cinq cents côtes pour s’entraîner. Souvent, elle et moi, on roule dans la même zone et on monte les mêmes bosses. »
L’écrivaine franco-belge Marguerite Yourcenar a grandi sur les flancs du mont Noir, au cœur des collines flamandes. C’est d’ailleurs sur la description de ces reliefs élimés, rescapés d’une ère plurimillénaire que s’ouvre Souvenirs pieux, le premier tome de sa trilogie autobiographique. Damien Touzé passe souvent devant la propriété historique de la famille Cleenewerck de Crayencour – Yourcenar, nom de plume de l’illustre écrivaine, en étant l’anagramme. Mais il ne reste rien du parc ni de la demeure bourgeoise où la petite Marguerite a tant joué. La violence de la Première Guerre mondiale a tout détruit. Seule reste la magie des lieux, une atmosphère à part. « Ce paysage de monts, c’est beau, il n’y a pas d’autre mot, décrit Damien Touzé. En fait, je trouve que c’est un plat pays. Mais ça signifie que dès qu’on monte un mont, on prend de la hauteur et on accède à tout un panorama. En plus, dans les monts, la route est souvent dans les bois. Quand tu arrives en haut et que tu découvres tout à coup la vue sur toute cette région franco-belge, ça dégage quelque chose. »
Même quand l’entraîneur lui a programmé des séances de haute intensité, Damien Touzé ne manque jamais de tourner la tête pour apprécier un instant les paysages alentour. Côté français : un décor de campagne bruegélienne, d’estaminets au creux des villages dont les noms rappellent la langue ancestrale (Godewaersvelde, Boeschepe, Steenvoorde, Houtkerque…). Un monde en soi, aux portes de l’énorme agglomération lilloise. Côté belge : des localités au charme discret, authentique, comme Dranouter ou Watou, l’un des très rares coins de la Région flamande à avoir échappé à l’urbanisation furieuse. « Parfois, on voit même Lille depuis le mont des Cats. Et puis, quand on pédale au milieu des champs de houblon, notamment vers Poperinge, c’est aussi une atmosphère spéciale. »
Rouler seul
Des deux côtés de la frontière, la région porte le souvenir de la guerre. Dispersées parmi les champs, ou bien rassemblées en d’immenses cimetières militaires, les sépultures sont partout. Pour les habitants de Comines ou de Bailleul, de Reningelst ou d’Armentières, elles composent un décor quotidien, permanent. On ne peut rouler cinq kilomètres sans être confronté aux traces de la violence insensée qui fit rage en 14-18, au sud-ouest du saillant d’Ypres. « C’est aussi ce qui rend cette région unique. On sent le poids de l’histoire », observe Damien Touzé. C’est à Ploegsteert qu’eut lieu, la nuit de Noël 1914, un match de football entre soldats allemands et anglais, au cœur du no man’s land. Leur fraternisation, avant de bientôt s’entretuer à nouveau, continue d’interroger les consciences, plus d’un siècle après les faits. « Cela s’est passé vraiment à un kilomètre de chez moi. Chaque année, un match de foot commémore cet épisode », témoigne le coureur.
Paysages, histoire, atmosphère. « C’est une région qui est assez complète. Je trouve qu’elle représente bien la Belgique. » À l’exception d’Alana Castrique, rares sont les professionnels croisés à l’entraînement. Jordi Warlop (Soudal-Quick Step), Tim Declercq (Lidl-Trek) et Gianni Vermeersch (Alpecin) vivent à Roulers, environ 35 km au nord-est de Ploegsteert. Ils poussent parfois jusqu’aux contreforts du mont Kemmel. De toute façon, Damien Touzé n’a pas besoin de compagnie. En période de course, il doit faire avec la nervosité du peloton, les cris et les coups de frein intempestifs, le nomadisme d’hôtel en hôtel, la chambre double partagée avec un coéquipier, les repas collectifs… Alors à l’entraînement, il affectionne ces longues heures de selle, seulement accompagné de ses propres pensées. « C’est mon moment de solitude. Et j’aime être seul. Même quand mon programme prévoit une sortie de six heures en plein novembre, j’y vais seul. Mon beau-frère Franklin Six me conseille toujours d’aller plutôt rouler en groupe. Il me dit : tu te fatigues inutilement, seul dans le vent… Mais c’est comme ça, je préfère rouler seul. »
Ces sorties en solitaire contrastent aussi avec la vie qui est désormais la sienne à la maison. Un quotidien bien rempli, celui de père du petit César, né en septembre 2024. Le 15 avril dernier, le bébé coiffé d’un bonnet bien chaud et tout doux était avec sa maman au vélodrome de Roubaix pour accueillir le papa champion, classé 41e au terme de l’Enfer du Nord. « Beaucoup de stress mais surtout beaucoup d’émotions de se retrouver à trois sur cette ligne arrivée mythique », écrivait peu après la compagne de Damien Touzé sur Instagram. Stress, émotions fortes et embrassades à trois : la petite famille a revécu le même cocktail à l’arrivée de la première étape du Tour à Lille.
Pas prévu pour le Tour
C’est en octobre dernier que le parcours du Tour a été dévoilé en détail. Damien Touzé s’est-il réjoui à l’idée d’emprunter des routes si familières ? A-t-il attendu avec anxiété de connaître la composition de son équipe, les huit coureurs retenus pour en baver trois semaines en juillet ? Pas exactement. « À la base, je ne devais pas aller au Tour de France. Durant l’hiver, on a une réunion avec le staff pour déterminer notre programme de courses. Et aucun grand tour n’était prévu pour moi. Ensuite, au printemps, j’avais un bon niveau. Je me suis retrouvé dans la présélection en vue du Tour. J’avais déjà examiné le parcours. Ça passe vraiment à la maison. Pas juste une étape, mais trois. En plus, après, le Tour va en Normandie… Donc une fois que j’étais dans la présélection, c’était une réelle motivation pour y aller. »
Physiquement, mentalement, la première étape d’un grand tour s’apparente à un drôle de ressort. Toute l’énergie et la nervosité accumulées les jours précédents se détend d’un coup. Clac ! C’est parti. Bien entrer dans son Tour est l’obsession de chaque coureur. Car quand ça s’emmanche mal dès le début, les choses s’améliorent rarement ensuite… Allumage réussi pour Damien Touzé. Lors de la première étape, remportée par Jasper Philipsen, le coureur de Ploegsteert a su déjouer les pièges. « J’ai senti la course », résume-il. Sa connaissance du terrain a été décisive. « Je savais qu’après le mont Noir, il y avait la grande route de Bailleul qui allait jusqu’à Lille en passant par Armentières. C’était un endroit clé pour se replacer. Après, ce n’étaient que des petites traversées de village. Impossible de remonter. C’est ce qui s’est passé. Des équipes se sont fait piéger dans les petits villages en étant un peu mal placées. Ensuite, je savais qu’on allait tourner et qu’il y aurait vent de côté. La clé, c’était d’anticiper le placement. Beaucoup imaginaient remonter au dernier moment. Mais je connaissais parfaitement les lieux : avec les ronds-points, le mobilier urbain, ça n’allait pas être possible. J’avais bien anticipé ça. » Sur la route de Lille, le vent latéral a sectionné le peloton. Plusieurs favoris furent piégés. Damien Touzé s’est retrouvé dans la première bordure, aux côtés de Tadej Pogacar, Mathieu van der Poel, Jonas Vingegaard, Biniam Girmay, et une poignée d’autres. « Quand j’ai vu avec qui j’étais devant… Ce n’était pas n’importe qui. » À la clé, une belle 17e place pour la première étape de son premier Tour. Et une appréciable 15e place le surlendemain à Dunkerque.
Ce furent trois jours de douce euphorie. Les membres de la famille et les amis étaient présents au départ à Lille, à Lauwin-Planque, à Valenciennes. D’autres s’étaient postés dans le mont Noir. « Ils ont fait des pancartes et tout. J’ai beaucoup entendu crier mon nom pendant la montée, même de la part de gens que je ne connais pas. Oui, ça fait plaisir. »
Un passé de pistard
Le Tour allait ensuite poursuivre son chemin vers la Normandie, la Bretagne, le Massif central, les Pyrénées, les Alpes, jusqu’à Paris, terminus, tout le monde descend. Cet horizon paraissait encore bien lointain quand nous avons rencontré Damien Touzé à son hôtel de Marcq-en-Barœul, dans la banlieue de Lille, au soir de la deuxième étape. La journée avait étrangement commencé. À l’aube, les mécanos de l’équipe Cofidis avait retrouvé le camion-atelier braqué, onze vélos volés. Puis le départ de l’étape à Lauwin-Planque avait été donné avec vingt minutes de retard sur l’horaire officiel – fait rarissime dans l’organisation calibrée d’ASO, la société organisatrice de l’épreuve. En cause, une drache dantesque, des voies d’accès paralysées par les embouteillages et une aire de départ transformée en pataugeoire. Pour conjurer la gadoue, des bandes de caoutchouc avait été disposées sur l’herbe afin de permettre aux coureurs de rallier depuis leur bus le podium des signatures.
Damien Touzé ne s’était guère laissé distraire. Et le soir, assis à une table en plastique, dans la salle de réception d’un hôtel sans charme, il racontait avec calme le lien spécial qui l’unit à la Belgique. « La Belgique et moi, c’est une longue histoire. En cadets, déjà, j’avais gagné la Ronde de Dottignies, à côté de Mouscron. Par après, je suis toujours revenu faire beaucoup de courses en Belgique. Et quand j’ai débuté chez les pros, pareil, j’ai fait les classiques flandriennes. À chaque printemps, je passais pas mal de temps en Belgique. »
Il évoque « un feeling avec les courses flandriennes ». Son passé de pistard y serait pour quelque chose : champion de France en course aux points et à l’américaine, médaillé en poursuite. « J’en ai gardé des facultés pour me placer dans le peloton. Et sur ces épreuves-là, le placement est ultra important, c’est souvent ce qui fait la course. »
Queue de Charrue
Il a terminé en 2025 le Tour des Flandres, le GP de l’Escaut, la Flèche brabançonne, Dwars door het Hageland, la Nokere Koerse, la Classique Bruges-La Panne… Mais n’allez pas croire : la Belgique lui plaît tout autant dans sa version hors-course. « Ce sont des villages avec de la convivialité. L’ambiance est sympa et ça matche aussi bien avec mon programme, surtout composé de courses dans le Nord et en Belgique. Ça me permet de souvent rentrer à la maison. C’est un confort que j’ai. Je vois des coureurs qui restent parfois pendant un mois et demi à l’hôtel parce qu’ils ne peuvent pas rentrer chez eux entre les courses. C’est dur. »
Sa maîtrise du néerlandais est ascendante. « Je comprends les mots, le sens de la discussion. Le parler, c’est plus compliqué. » Bref, intégration parfaite. Il n’envisage pas vraiment de revenir un jour en Normandie. « J’habite en Belgique, j’y vis toute l’année. Je ne dirais pas que je suis belge, mais allez, presque ! Il n’y a que ma nationalité qui ne change pas. Pour le reste, je me sens belge.»
Sur le plan gastronomique, les impératifs du métier restreignent l’accès aux spécialités locales. Quoique. « Il y a plein de trucs à goûter. Surtout avec Chantal, on a droit à des bons repas… » La mère de Frank Vandenbroucke a longtemps géré l’Hostellerie, une adresse incontournable sur la place de Ploegsteert. L’établissement servait de siège officiel au fan-club de VDB, durant ses grandes heures. Le café-restaurant a depuis changé de mains, mais le savoir-faire de son ancienne tenancière reste dans bien des mémoires. « Ah oui, elle sait cuisiner », confirme Damien Touzé.
« Et rien que la carte des bières, en Belgique, elle est énorme ! », s’enthousiasme encore le coureur ex-normand. Il ne dédaigne pas, à l’occasion, une Queue de Charrue, la bière artisanale brassée à Ploegsteert. Ni l’une ou l’autre sucrerie bien belge, avec modération. Son péché mignon : les cuberdons. À Paris, sur les Champs-Élysées, quand l’éreintant défilé des kilomètres prendra fin, quand le chapiteau du Tour s’éteindra, qui sait, il en partagera peut-être quelques-uns, de ces bonbons roses, avec sa compagne et son fils. Il aura bien grandi depuis le départ à Lille. C’était il y a trois semaines. Presque dans son jardin.