La colère des femmes

Des bombes sur le point d’exploser
Texte

La colère est tout : émotion, tabou, libération, danger, création, espoir, menace, femme, victime, révolution, contagieuse. Avertissement : lectrice, lecteur, si tu lis ceci, la colère risque de te gagner, toi aussi.

 

Je balan­ce­rai bien mes petits ressentiments
Mais il paraît que je suis une fille
Et une fille n’en a pas de ça
(…)
J’ai une drôle de rage
Et je sais plus quoi en faire
Dès que je la jette par terre
On me dit que je sac­cage (1)

 

Bile. Rage. Sang. Nous voyons rouge, nous, les femmes. Le rouge du sang de nos mens­trues, celles qui excusent, pré­textent, anéan­tissent, ridi­cu­lisent l’émotion bru­tale et irri­tée. Bile. Rage. Sang. La colère n’est qu’hystérique, irra­tion­nelle et folle quand elle est femme. Bile. Rage. Sang. Et l’écart sala­rial, et le congé de mater­ni­té, et les piles de linge à laver, et le viol dont elle, vic­time, est accu­sée, et le pla­fond de verre à bri­ser, et les gosses à édu­quer, et ce mec en rue qui te demande si tu suces, et celui qui t’explique ce que tu sais, et l’autre qui te colle dans le métro, et l’homme qui te prend de haut. Bile. Rage. Sang. Du tour­billon qui prend les tripes, de la bile qui bouillonne dans l’estomac et remonte, amère, dans la bouche, de la tem­pête qui secoue nos têtes, de l’énergie qui prend les jambes et serre les poings. Bile. Rage. Sang. Et on nous demande de nous cal­mer ? Non. C’est fini. Nous l’acceptons, cette colère, doré­na­vant, nous l’aimons, nous l’assumons et nous nous en nour­ris­sons. On la crache, on la dit, on la véhi­cule. Elle est moteur, elle est outil. Moteur et outil de notre lutte.

***

Mon vagin est en colère. C’est vrai. Il en a ras-le-bol. Mon vagin est furieux et il faut qu’il parle. Il faut qu’il parle de toutes ces conne­ries. Il faut qu’il vous en parle. Bon, c’est quoi le pro­blème ? Une armée de gens, là, qui n’ont qu’une idée en tête, tor­tu­rer mon pauvre cul, mon ado­rable petit vagin… Ils passent leur temps à inven­ter des trucs de malade, des idées dégoû­tantes pour me saper la fou­fou­nette. Ces enfoi­rés du vagin.

Toutes ces salo­pe­ries, ils essayent sans arrêt de les ren­trer dedans, de nous asep­ti­ser – de nous bou­cher avec, en un mot, de nous anni­hi­ler le vagin. Eh bien non, on ne sup­pri­me­ra pas mon vagin comme ça, il est furieux, mais il reste bien là. (…)
Arrêtez de le bour­rer de trucs et de machins. Arrêtez de le rem­plir et arrê­tez de vou­loir le rendre propre. (…)
Et les exa­mens. (…) Pourquoi ces gants de caou­tchouc ? Pourquoi cette lumière aveu­glante comme si vous étiez sur une scène de music-hall ? Pourquoi ces étriers d’acier dignes des nazis, ce bec de canard infâme et gla­cé qu’on vous rentre dedans ? C’est quoi ? Comment des femmes gyné­co­logues peuvent-elles faire ça ? Ces visites foutent mon vagin dans une colère ! (2)

***

Sois une femme, ils disent. Ne parle pas trop fort. Ne parle pas trop. Ne prends pas toute la place. Ne t’assieds pas comme ça. Ne te tiens pas comme ça. Ne sois pas inti­mi­dante. (…) Ne sois pas si auto­ri­taire. Ne sois pas assu­rée. Ne réagis pas de manière exces­sive. Ne sois pas si émo­tion­nelle. Ne pleure pas. Ne crie pas. Ne jure pas. Sois pas­sive. Obéis. (…) Booste son ego. Fais-le tom­ber pour toi. Les hommes veulent ce qu’ils ne peuvent pas avoir. Ne te donne pas à lui. Fais-le lan­guir. Les hommes aiment cou­rir. Plie ses vête­ments. Cuisine son sou­per. Garde-le heu­reux. C’est le job d’une femme. Tu seras une bonne épouse un jour. Prends son nom de famille. (…) Donne-lui des enfants. Tu ne veux pas d’enfants ? Tu en vou­dras un jour. Tu chan­ge­ras d’avis.
Sois une femme, ils disent. Ne te fais pas vio­ler. Protège-toi. Ne bois pas trop. Ne marche pas seule. Ne sors pas trop tard. Ne t’habille pas comme ça. (…) Ne te bourre pas la gueule. Ne laisse pas ton verre sans sur­veillance. Aie un pote avec qui ren­trer. Marche où c’est bien éclai­ré. Reste dans les quar­tiers sûrs. Dis à quelqu’un où tu vas. Emporte un spray au poivre. Achète un sif­flet d’alarme. Tiens tes clés dans ton poing comme une arme. (…) Ne fais confiance à per­sonne. Ne dis pas oui. Ne dis pas non.
Sois juste une femme, ils disent. (3)

***

La colère des femmes est un fait. Et elle a 1001 putains de rai­sons d’être. « Vous ne devi­ne­rez jamais ? quel point les femmes autour de vous sont furieuses jusqu’à ce que vous leur deman­diez », écrit Laurie Penny, l’autrice de Bitch Doctrine. « Elles seraient pro­ba­ble­ment sur­prises de décou­vrir à quel point ce sen­ti­ment est commun. »

La colère des femmes ne date pas d’hier.
La colère de jadis était une rage muette, un cri étouf­fé dans un cous­sin, un gro­gne­ment rava­lé – comme elle l’est cer­tai­ne­ment aujourd’hui encore sou­vent. Les femmes se mariaient, elles res­taient mariées, point. Elles n’avaient ni les moyens de par­tir si elles le vou­laient, ni l’espace pour s’exprimer. De toute façon, tout le monde s’en fichait de ce qu’elles pensaient.
Leur colère s’exprimait en silence, der­rière les portes closes, tel le lan­cer d’assiettes décrit par l’autrice et acti­viste état­su­nienne d’origine jor­da­nienne Soraya Chemaly dans son livre Le pou­voir de la colère des femmes. Cette après-midi-là, au début des années 1970, la mère de Soraya, métho­di­que­ment, sans inter­rup­tion, sans émettre le moindre son, jette une à une les pièces du ser­vice en por­ce­laine blanc et or reçu à son mariage, « par la fenêtre de la cui­sine, au pre­mier étage d’une mai­son elle-même per­chée sur un coteau en pente douce ». Puis, quand sa fille entre dans la pièce, elle lui demande posé­ment com­ment s’est pas­sée sa jour­née d’école. Depuis, Soraya et elle n’ont jamais par­lé de cet épi­sode. « Le lan­cer d’assiettes a per­mis à ma mère d’être en colère sans en avoir l’air, donc de res­ter une femme ‘comme il faut’, à savoir – et c’est lourd de sens – une femme qui n’a pas d’exigences, n’élève pas la voix, ne dit pas ce qu’elle voudrait. »

La colère est « un état qui sur­vient sur le plan phy­sio­lo­gique, psy­cho­lo­gique, hor­mo­nal lors de la ren­contre d’une situa­tion qui, d’une cer­taine manière, fait obs­tacle à l’atteinte de ses objec­tifs », décrit le psy­cho­logue social Vincent Yzerbyt, pro­fes­seur à l’UCLouvain. « Quand face à ces obs­tacles, on pense qu’on a des res­sources et qu’on est outillé pour atteindre nos objec­tifs, on est d’autant plus en colère. Parce que la colère est mobi­li­sa­trice, elle ras­semble les forces pour dépas­ser l’obstacle. Au contraire, quand on est dépas­sé, c’est l’émotion de peur qui sur­git parce que la per­sonne en face de nous est plus forte, plus outillée et peut nous nuire. Ou bien du dépit ou de la décep­tion parce qu’on sait qu’on n’arrivera pas à pas­ser le cap. » La colère se nour­rit du sen­ti­ment d’injustice, de la frus­tra­tion, de besoins non ren­con­trés, d’insatisfaction.
Une femme n’a pas le droit de se mettre en colère. C’est comme ça, depuis tou­jours, depuis qu’elle est petite fille. C’est la socié­té qui le veut, explique encore Vincent Yzerbyt. « Le petit gar­çon est plus faci­le­ment excu­sé quand il exprime sa colère. Elle signale sa volon­té d’aller vers l’avant, de ne pas s’en lais­ser conter. C’est un sté­réo­type de com­pé­tence, de puis­sance, de moti­va­tion, d’agentisme. La petite fille, elle, doit plu­tôt se plier aux cir­cons­tances, faire le gros dos et encaisser. »

***

J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camion­neuses, les fri­gides, les mal bai­sées, les imbai­sables, les hys­té­riques, les tarées, toutes les exclues du grand mar­ché à la bonne meuf. (…)
C’est en tant que pro­lotte de la fémi­ni­té que je parle, que j’ai par­lé hier et que je recom­mence aujourd’hui. Quand j’étais au RMI, je ne res­sen­tais aucune honte d’être exclue, juste de la colère. C’est la même en tant que femme : je ne res­sens pas la moindre honte à ne pas être une super bonne meuf. En revanche, je suis verte de rage qu’en tant que fille qui inté­resse peu les hommes, on cherche sans cesse à me faire savoir que je ne devrais même pas être là. On a tou­jours exis­té. Même s’il n’était pas ques­tion de nous dans les romans d’hommes, qui n’imaginent que des femmes avec qui ils vou­draient cou­cher. On a tou­jours exis­té, on n’a jamais parlé.
Je suis plu­tôt King Kong que Kate Moss, comme fille. Je suis ce genre de femme qu’on n’épouse pas, avec qui on ne fait pas d’enfant, je parle de ma place de femme tou­jours trop tout ce qu’elle est, trop agres­sive, trop bruyante, trop grosse, trop bru­tale, trop hir­sute, tou­jours trop virile, me dit-on. (…) Parce que l’idéal de la femme blanche, sédui­sante mais pas pute, bien mariée mais pas effa­cée, tra­vaillant mais sans trop réus­sir, pour ne pas écra­ser son homme, mince mais pas névro­sée par la nour­ri­ture, res­tant indé­fi­ni­ment jeune sans se faire défi­gu­rer par les chi­rur­giens de l’esthétique, maman épa­nouie mais pas acca­pa­rée par les couches et les devoirs d’école, bonne maî­tresse de mai­son mais pas bon­niche tra­di­tion­nelle, culti­vée mais moins qu’un homme, cette femme blanche heu­reuse qu’on nous bran­dit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l’effort de res­sem­bler, à part qu’elle a l’air de beau­coup s’emmerder pour pas grand-chose, de toute façon je ne l’ai jamais croi­sée, nulle part. Je crois bien qu’elle n’existe pas. (4)

***

Trop sou­vent, « nos têtes hurlent (et) nos bouches s’excusent », remarque Soraya Chemaly. Si vous vous rebel­lez, vous n’êtes plus une femme.
Les codes qui fondent la notion de « fémi­ni­té » sont les mêmes qui empêchent les femmes de se défendre. « De la même manière que nous avons appris à croi­ser les jambes et à coif­fer nos che­veux, nous avons appris à ran­ger notre langue dans notre poche et à rava­ler notre fierté. »

En colère, une meuf est hys­té­rique, folle, irra­tion­nelle, casse-couilles. Une mégère, une sor­cière, une har­pie. C’est mal vu, une femme en colère. C’est laid. Agaçant. Détestable. Cassant.
Alors, pour être aimée et aimable, une femme se tait. Tait sa colère. Mange sa rage. Ravale ses reven­di­ca­tions. Trop souvent.

On n’attend pas d’une femme qu’elle se mette en colère. Une femme, c’est doux, com­pa­tis­sant, sou­riant, aimant, à l’écoute, bien­veillant. C’est pour ça qu’on les aime. (On appelle ça du sexisme bienveillant.)
Quand une femme est en colère, on s’en étonne, on la cri­tique, on veut la réduire au silence. On lui demande si elle a ses règles. « C’est faire croire que la colère fémi­nine jugée hys­té­rique est bio­lo­gi­que­ment ins­crite alors qu’elle est cultu­rel­le­ment déter­mi­née », expose Vincent Yzerbyt. « C’est rame­ner l’expression d’une révolte à quelque chose qui n’a rien à voir. C’est de l’inféodation : si la femme est en colère, ce n’est pas parce que sa cause est juste mais c’est à cause de la nature. » (On appelle ça le sexisme hostile.)
Voilà qui est plus facile à faire devant une femme en colère que de deman­der pour­quoi : « La réponse aurait des consé­quences désta­bi­li­santes, voire révo­lu­tion­naires…», écrit Soraya Chemaly.

« Pour ne pas lais­ser voir notre colère, nous rumi­nons », observe Soraya Chemaly. « Nous fai­sons des pieds et des mains pour paraître ‘ration­nelles’, ‘posées’. Nous la mini­mi­sons, nous la rebap­ti­sons ‘mécon­ten­te­ment’, ‘impa­tience’, ‘aga­ce­ment’, ‘irri­ta­tion’… des mots qui ne véhi­culent pas la même exi­gence sociale et publique que ‘colère’. »
Du coup, « nous nous pro­me­nons comme si nous étions des bombes sur le point d’exploser », observe Laurie Penny, « inquiètes à l’idée d’admettre, même à nous-mêmes, à quel point nous sommes vrai­ment livides ». Quand une femme est vic­time d’affronts anti­sé­mites, sexistes, homo­phobes et/ou racistes, dans trois-quarts des cas, elle veut s’affirmer. Mais elle ne le fait vrai­ment que quatre fois sur dix, selon une étude. La faute au réflexe de poli­tesse, au désir d’être appré­ciée, à la réti­cence face à la trans­gres­sion, à la peur des repré­sailles… Souvent, si la colère ne se fait pas entendre, elle se retourne ensuite contre d’autres femmes, contre plus faible que soi, les enfants par exemple, ou contre soi-même. Et là, cette émo­tion conte­nue qui met l’organisme et le cer­veau en sur­ten­sion peut avoir de graves consé­quences sur la san­té : her­nie, urti­caire, asthme, mala­dies car­dio­vas­cu­laires, pho­bies, com­por­te­ments com­pul­sifs, repli sur soi, dépression.

La femme est dépos­sé­dée de sa colère. De son moteur. C’est malin. On dirait un sys­tème savam­ment orches­tré. La socié­té inter­dit à la femme l’émotion capable de l’aider à avan­cer, à récla­mer des droits.

Balzac dit : « La femme est une esclave qu’il faut savoir mettre sur un trône. » Et l’avocate fémi­niste Gisèle Halimi ajoute dans son livre pos­tum : « Le trône est une pri­son, elles le découvrent très vite mais s’y résignent, cher­chant déses­pé­ré­ment à y trou­ver quelque avan­tage pour évi­ter la bles­sure, sau­ver l’honneur, sau­ver leur peau, quitte à entre­te­nir et repro­duire le sys­tème. Complices, donc. Et c’est ter­rible. Le sort des femmes n’échappe pas à la règle qui per­pé­tue les grandes oppres­sions de l’Histoire : sans le consen­te­ment de l’opprimé – indi­vi­du, peuple ou moi­tié de l’humanité -, ces oppres­sions ne pour­raient durer. »

***

Demandez-vous pour­quoi la socié­té nie aux femmes, de la nais­sance à la tombe, le droit de res­sen­tir et d’extérioriser leur colère, d’en tirer pro­fit, et pour­quoi elle les décon­si­dère quand elles passent outre. Malgré sa mau­vaise répu­ta­tion, il y a de l’optimisme, de la pré­voyance dans cette émo­tion. Elle nous alerte, au niveau vis­cé­ral, en cas de vio­la­tion, de menace, d’insulte. (…) Voilà le véri­table dan­ger de notre colère : elle dit clai­re­ment « Nous ne nous trai­tons pas à la légère ». (5)

***

Mais ces der­niers temps, elle ne se tait plus, la femme. Elle com­mence à l’ouvrir. Elle gueule. Elle se fâche. Et elles se fâchent ensemble.
Elles se lèvent et elles se cassent.
Elles taguent, portent des pus­sy­hats, s’habillent en mauve, s’embrassent en rue, marchent. Elles claquent les portes, font grève, disent non.

Certaines, proies deve­nues pré­da­trices, passent à l’acte.
Elles prennent le fusil de chasse, le revol­ver, le cou­teau, et tirent, et poi­gnardent. L’homme à l’origine des côtes cas­sées, des lèvres fen­dues, des che­veux arra­chés, des héma­tomes, des trau­ma­tismes, et de la peur, de la ter­reur comme seconde peau.
Elles marchent jusqu’à une sta­tion-ser­vice, rem­plissent un bidon d’essence, en déverse le conte­nu sur le vio­leur de leur fille et y boutent le feu.
La nuit, elles sur­prennent des chauf­feurs de bus, qui violent et tuent des ouvrières, et leur tirent plu­sieurs balles dans la tête.
Elles s’appellent Jacqueline Sauvage, Valérie Bacot, Maria del Carmen, Diana la vengeresse.
De la colère à la violence.

***

La colère est un cri de l’ego, mais c’est un cri néces­saire. Un cri qui dit « res­pecte-moi », un cri qui dit que quelque chose tourne à l’envers, qu’il y a dés­équi­libre, inéga­li­té, mar­chage sur les pieds, abus de pou­voir et d’autorité. La colère peut nous sau­ver quand plus rien d’autre ne le peut mais c’est une arme qui se manie avec pré­cau­tion, aus­si puis­sante que dan­ge­reuse. (6)

***

Aujourd’hui, cette colère qui gron­dait, enfouie, intime, insoup­çon­née par­fois, en chacun.e d’entre nous, émerge, se par­tage, a trou­vé un espace pour s’exprimer au monde. Dans les mou­ve­ments fémi­nistes, mili­tants, d’opprimés. Pour Soraya Chemaly, c’est évident : « Depuis #MeToo, les femmes admettent plus volon­tiers leur colère. Pour nombre d’entre nous, les règles qui régissent l’expression des affects ont changé. »

La colère est-elle le début de la révolte ?
L’homme révol­té, écrit Camus, est l’homme qui dit non. « Un esclave qui a reçu des ordres toute sa vie, juge sou­dain inac­cep­table un nou­veau com­man­de­ment. » Cette colère dit « non », « affirme l’existence d’une frontière ».

J’étais née du mau­vais côté. Mais c’était aus­si un appel au sur­saut et à l’insoumission. Oui, la révolte s’est levée très tôt en moi. Dure, vio­lente. (…) La bles­sure de l’injustice m’a don­né une force fabu­leuse, parce que déses­pé­rée. (7)

Affirmation d’une fron­tière, cri d’un trop-plein, point culmi­nant de siècles d’inacceptable.
Personnelle, la colère devient poli­tique. « Mais il faut qu’elle soit bien faite, infor­mée », pré­cise Barbara Dupont, doc­to­rante en études de genre à l’UCLouvain et autrice du blog fémi­niste D’où?. « Il faut tra­vailler la source de la colère, com­prendre et infor­mer d’où ça vient, arri­ver à asseoir sa colère d’un point de vue théo­rique et argu­men­ta­tif. Pour que ce ne soit pas juste ce truc chaud et encombrant. »

***

Quand on écoute la colère, quand on lui accorde de l’attention, on a l’impression que le monde entier est en colère.
Et c’est peut-être bien le cas.

Il y a le Gang des vieux en colère, mou­ve­ment citoyen belge qui se bat pour que les géné­ra­tions futures aient une retraite digne.
Il y a les Infirmiers en colère, aide-soi­gnants expri­mant leur ras-le-bol en temps de pan­dé­mie. Il y a Black Lives Matter, les Gilets jaunes, les Mères en colère, #Balancetonporc/stage/gynéco/ etc., Youth for Climate.

Toutes ces voix qui s’élèvent, ces poings qui se lèvent, ces colères qui, de nos tripes, s’expriment enfin par nos corps sont un signe. Le signe de quelque chose qui s’annonce. Ni plus, ni moins qu’une révolution.

Ces vieux bons­hommes sont sur le point d’essuyer une tem­pête dont la nature même leur échappe. (8)

Toutes ces voix qui s’élèvent, ces poings qui se lèvent, ces colères qui, de nos tripes, s’expriment enfin par nos corps sont un signe. Le signe de quelque chose qui s’annonce. Ni plus, ni moins qu’une révolution.
« Cette révo­lu­tion est en train d’avoir lieu », observe Victoire Tuaillon, jour­na­liste fran­çaise et autrice des pod­casts Les Couilles sur la Table et Le Coeur sur la Table, dans une inter­view sur La Première. « Ça ne va pas du tout assez vite à mon goût. Mais si on regarde toutes ces prises de parole qu’on a vues ces der­nières années et ces com­bats qui sont menés contre le patriar­cat, mais aus­si contre la des­truc­tion de la pla­nète, contre le racisme, contre tous les sys­tèmes d’oppression, c’est en train d’arriver. Si on regarde cette situa­tion en face, du nombre de gens qui subissent des dis­cri­mi­na­tions, des rap­ports qui res­tent quand même extrê­me­ment vio­lents, on ne peut que vou­loir une révolution. »
Et elle est immi­nente, selon la fémi­niste Irene : « La ter­reur que le fémi­nisme pro­voque (aux hommes) n’est que la preuve que nous appro­chons des failles et des fra­gi­li­tés du patriar­cat. C’est la preuve que celui-ci n’est en rien tout-puis­sant et invincible. »

En tant que fémi­niste, je ne lutte pas pour pou­voir deve­nir PDG d’une grande mul­ti­na­tio­nale ou pré­si­dente de la République, car mon but n’est pas d’octroyer aux femmes la pos­si­bi­li­té d’opprimer autant que les hommes blancs. En tant que fémi­niste, je ne me bats pas pour don­ner du pou­voir aux femmes, mais bien pour détruire le pou­voir. Alors non, le fémi­nisme n’est pas la lutte pour que les femmes soient égales aux hommes cis­genres, car nous ne sou­hai­tons pas être incluses dans leur monde, nous vou­lons le détruire pour en créer un autre. (9)

***

De péché capi­tal, hon­teux, pri­maire, exces­sif, la colère est deve­nue une émo­tion mobi­li­sa­trice, fédé­ra­trice, créa­tive aus­si. Comme lorsque Nina Simone écrit Mississipi Goddam après un atten­tat à la bombe orches­tré par le Ku Klux Klan en 1963 tuant quatre ado­les­centes afro-amé­ri­caines dans une église d’Alabama. En colère, elle a envie de sor­tir en rue et de tuer quelqu’un : « J’ai même essayé de fabri­quer un pis­to­let arti­sa­nal. » Mais son mari lui conseille de faire ce qu’elle sait faire. Elle chante alors son cri d’indignation : « Alabama’s got­ten me so upset ! » Des années après elle, il y aura Alanis Morissette, Patti Smith, Courtney Love et Clara Luciani mais aus­si Virginie Despentes, Leila Slimani, Lola Lafon ou Lisette Lombé pour chan­ter, écrire, subli­mer leur colère.

Alors, je cesse de rava­ler, j’explose, j’expose tout ce qui me détruit, et der­rière moi, laisse mes cendres fer­tiles pour ima­gi­ner un autre ave­nir. (10)

Et puis, la colère, ça attire, ça intrigue, c’est sexy !

A l’ère des réseaux sociaux, des sites puta­clics, de la satis­fac­tion immé­diate, de la course à l’audimat, la colère est ban­kable. « De même que le sexe et la peur, la colère est un bon sup­port émo­tion­nel pour confé­rer une cer­taine vira­li­té à un sup­port cog­ni­tif », constate le pro­fes­seur de socio­lo­gie Gérald Bronner dans son livre Apocalypse Cognitive.

Sur les réseaux sociaux, la colère se pro­page plus vite que les autres émo­tions. Elle est conta­gieuse, elle incite les uti­li­sa­teurs qui sont confron­tés à des mes­sages de colère à en envoyer eux-mêmes. D’ailleurs, selon une étude de l’université Beihang de Pékin, les posts les plus repar­ta­gés sur Weibo, le Twitter chi­nois, sont ceux qui pro­voquent une ava­lanche d’émoticônes en colère.
La cause de tout ça remonte à la nuit des temps… « Si les conflits entre tri­bus sont deve­nus des dan­gers négli­geables depuis la fin du temps des chas­seurs-cueilleurs, il n’en demeure pas moins que nous sommes équi­pés men­ta­le­ment pour anti­ci­per à tout moment ce type de risques », pour­suit le socio­logue parisien.
Sur la toile, l’homme et la femme des cavernes enfouis en nous avons gar­dé l’attrait pour ces visages, deve­nus des ronds jaunes ou rouges aux sour­cils fron­cés. Ce qui explique les recherches Internet sur Booba et sa bagarre avec le rap­peur Kaaris par exemple.
C’est « l’ensauvagemment du web ».

Résultat, « le retour de bâton, à coups de cyber­vio­lence et de dis­cours tenus publi­que­ment dans les médias, est à la hau­teur de ce regain de l’expression de la colère », remarque Barbara Dupont. Contagieuse, on vous dit.

***

L’absence totale de réponse poli­tique et judi­ciaire face aux fémi­ni­cides au Mexique fait enfler, d’année en année, la colère des Mexicaines. L’été 2019 a mar­qué le début d’un grand mou­ve­ment de révolte fémi­niste. Dans un pays où sont recen­sés en moyenne dix fémi­ni­cides et cin­quante viols chaque jour, les femmes ont déci­dé d’envahir l’espace public pour crier leur déses­poir. (…). Après avoir jeté des paillettes roses sur le chef de la police, elles ont ins­crit des slo­gans sur les murs ; elles ont bri­sé des vitrines, incen­dié un com­mis­sa­riat, van­da­li­sé un métro. (…)
De nombreux.ses politien.ne.s et citoyen.ne.s ont dénon­cé la nature des pro­tes­ta­tions, insis­tant sur le fait qu’il y a d’autres manières de dénon­cer les choses, que la vio­lence et le van­da­lisme ris­quaient de des­ser­vir la cause. Des murs tagués scan­da­lisent davan­tage que les fémi­ni­cides. Des vitres cas­sées choquent davan­tage que les corps sans vie de femmes assas­si­nées. (11)

***

« C’est sou­vent une des pre­mières ques­tions que l’on va me poser quand je ren­contre un.e jour­na­liste : est-ce que vous êtes en colère, Mme Robert ? »

Mireille-Tsheusi Robert est pré­si­dente de l’ASBL Bamko, un centre fémi­niste belge de réflexion et d’action sur le racisme anti-noir.e.s. « La colère rentre tel­le­ment dans le schème du lec­teur qu’elle est facile. Dans les manifs où les gens cassent des choses, c’est rare qu’on aille cher­cher la per­sonne qui a pen­sé lon­gue­ment cette action en début de chaîne. On va cher­cher en bout de course la per­sonne qui a peut-être le plus mal com­pris et qui a fait de la casse, parce qu’on veut cher­cher ces bas ins­tincts. » Et une telle lec­ture des évè­ne­ments « arrange dans une optique de dis­qua­li­fi­ca­tion » : comme le mani­fes­tant-cas­seur, la femme « hys­té­rique » n’est pas capable de réfléchir.

Contrairement à la colère, qu’elle n’a jamais res­sen­tie dans son enga­ge­ment, Mireille-Tsheusi Robert, qui accom­pagne depuis 24 ans des jeunes afro­des­cen­dants vic­times de racisme et en malêtre iden­ti­taire, a sou­vent connu l’indignation, la légi­time défense, le sen­ti­ment d’urgence sociale, par­fois sani­taire. Face à elle, les gens qu’elle aidait éprou­vaient un besoin de chan­ge­ment, du désar­roi, de la décep­tion, de la peine.
Mais ces émo­tions, qui pré­do­minent dans la socié­té, sont peu pré­sentes dans les médias mains­tream, pour qui la colère cor­res­pond davan­tage aux sté­réo­types et aux pré­ju­gés sur les mino­ri­sés, les femmes, les per­sonnes por­teuses de han­di­cap et d’origine étran­gère. « De la part des vic­times, on peut s’attendre à de la colère, l’espérer même », ana­lyse la co-orga­ni­sa­trice de la mani­fes­ta­tion Black Lives Matter de Bruxelles. « Si la vic­time ne réagit pas, c’est inquié­tant pour la per­sonne qui par­ti­cipe à un sys­tème qui opprime. La colère est là pour ras­su­rer la per­sonne qui culpa­bi­lise et cherche du répon­dant. » D’où son impor­tance dans la nar­ra­tion médiatique.

***

Notre colère est moche, notre colère est inter­dite, notre colère est libé­rée, nar­rée, sché­ma­ti­sée, pri­mi­tive, notre colère est créa­trice, libé­ra­trice, mobi­li­sa­trice. Elle est pul­sion. Elle est com­mune. Elle est espoir.

C’est déjà assez grave que nous devions encore nous battre pour être trai­tées comme des êtres humains à part entière et égales sans être éga­le­ment hon­teuses et réduites au silence si toute cette situa­tion nous rend furieuses. Oui, nous sommes en colère.
Pourquoi ne devrions-nous pas l’être ?
Pourquoi pas toi ? (12)

 

(1) La drôle de rage, Grandir à l’envers de rien, Lola Lafon & Leva, 2006.

(2) Les mono­logues du vagin, Eve Ensler, 1996.

(3) Un texte de Camille Rainville, réci­té par Cynthia Nixon, dans une vidéo pour Girls. Girls. Girls. Magazine, 2020.

(4) King Kong Théorie, Virginie Despentes, 2006.

(5) Le pou­voir de la colère des femmes, Soraya Chemaly, 2021.

(6) Ensauvagement, Le petit livre de la colère, Gioia Kayaga, 2021.

(7) Une farouche liber­té, Gisèle Halimi, 2021.

(8) Audre Lorde.

(9) La ter­reur fémi­niste. Petit éloge du fémi­nisme extré­miste. Irene, 2021.

(10)Ensauvagement, Le petit livre de la colère, Gioia Kayaga, 2021.

(11) La ter­reur fémi­niste. Petit éloge du fémi­nisme extré­miste. Irene, 2021.

(12) Most Women You Know Are Angry — and That’s All Right, Laurie Penny, Teen Vogue, 2017.