Atlas : Au pays des dimanches noirs
De 1936 à nos jours, l’histoire politique belge a été, par vagues, secouée par les succès plus ou moins grands de l’extrême droite. Celle-ci a pris, au fil des décennies, des apparences très différentes. Entre villes et campagnes, Flandre et Wallonie, centre et périphérie, son ancrage territorial a beaucoup fluctué. Pour mieux cerner la part sombre de notre pays, « Wilfried » a croisé les données électorales avec l’analyse historique et géographique.
Résultat : un mini-atlas original, un outil de compréhension supplémentaire à l’aube d’une année 2024 qui sera un combat électoral total, avec une extrême droite plus que jamais en embuscade.
La présence de l’extrême-droite en Belgique n’est pas une affaire récente. Elle n’est pas, non plus, une réalité strictement flamande. C’est pour la replacer dans son contexte historique et géographique que nous avons choisi de concevoir, sur quatorze pages, un atlas de l’extrême droite belge, de 1936 à nos jours. Une façon de souligner, selon la formule de l’historien britannique Martin Conway, « le caractère territorial de la vie politique en Belgique ».
L’inconscient collectif belge aime à se représenter comme un pays de cocagne, une terre de tolérance et de compromis, où les différends se règlent à la bonne franquette, à rebours de la passion française pour la castagne, des esprits échauffés à l’italienne, des froides idéologies allemandes et du repli insulaire britannique. La réalité est plus ambiguë : chez nous, la xénophobie et l’exaltation brutale d’une identité fermée ont régulièrement servi de carburant aux victoires électorales. Ces succès s’appuyaient hier sur une propagande bien ficelée, aujourd’hui sur un digital marketing des plus rodés. Subsiste, par-delà les âges, l’agressivité de discours célébrant de façon à peine déguisée la loi du plus fort.
L’analyse des données électorales dessine un pays par moments fracturé. Elle livre aussi des verdicts surprenants. C’est tout l’intérêt de se pencher sans idées préconçues sur les cartes, de les laisser parler en quelque sorte. On découvre alors que l’extrême droite, en 1939, à la veille de la guerre, tenait ses bastions absolus de petites localités ardennaises, dans la bucolique vallée de l’Aisne. Ou que la ville de Louvain, associée dans les mémoires francophones au Walen buiten de 1968, est aujourd’hui la ville flamande la plus réfractaire à l’extrême droite.
Mais comment définir l’extrême droite ? Question épineuse. Rendue plus complexe encore par un brouillage de la démarcation entre droite et extrême droite.
Dans les années 1990, quand le principal leader de la droite néerlandophone s’appelait Guy Verhofstadt, et que le nationalisme flamand était mené par Bert Anciaux et Hugo Schiltz, le contraste était flagrant avec le Vlaams Blok. D’autant que ce dernier s’incarnait dans la figure de Filip Dewinter, repoussoir idéal, naviguant toujours plus loin dans les eaux de l’outrance et de l’abjection.
À présent, la frontière entre droite classique et extrême droite est devenue plus floue, plus poreuse et plus ténue. De troublantes accointances apparaissent ici et là entre le discours d’un Theo Francken, tenant de la ligne dure au sein de la N-VA, et celui de Tom Van Grieken, le jeune président du Vlaams Belang, qui a opéré un lissage de sa communication politique, pour la rendre la plus passe-partout possible.
« Définir l’extrême droite, et même le fascisme, a toujours été difficile », rappelle l’historien flamand Olivier Boehme, dont une partie du travail est axé sur l’étude des idéologies. Son dernier livre, Scepsis (non traduit en français), analyse comment le pessimisme est devenu la colonne vertébrale de nombreux discours politiques. « Quand on parle des actuels partis d’extrême droite, bien qu’il existe des similitudes avec les mouvements d’avant la Seconde Guerre mondiale, il faut selon moi surtout envisager ce qui les caractérise aujourd’hui. Et selon moi, le noyau dur, c’est le populisme : la croyance selon laquelle “le peuple” n’est pas représenté par “les politiciens”. Le “peuple” est tacitement compris comme un bloc, une majorité silencieuse, qui aujourd’hui n’obtient pas son dû dans la démocratie. En combinaison avec le nationalisme, on obtient alors un eigen volk1 qui serait nettement distinct des “autres” — les éléments extérieurs, les étrangers — et de plus en plus menacé par eux. » Le Vlaams Belang est systématiquement donné premier parti dans les sondages en Flandre.
À quelques mois d’une année 2024 qui sera un combat électoral total, le parti de Tom Van Grieken apparaît comme un acteur déterminant du jeu politique belge. Mais ni la Flandre ni la Belgique ne sont des îles. Les récents succès du Vlaams Belang s’inscrivent dans le contexte européen d’une extrême droite en expansion. Marine Le Pen a obtenu 41,5 % au second tour de la présidentielle française en 2022. En Espagne, un pays où l’extrême droite restait jusqu’il y a peu marginale, le parti Vox participe désormais au pouvoir dans plusieurs régions, en coalition avec la droite classique du Parti populaire. Et en Italie, la présidente de Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, dirige le gouvernement depuis octobre 2022.
Cette participation de l’extrême droite au pouvoir — empêchée en Belgique par le cordon sanitaire, un dispositif unique en Europe — brouille un peu plus les repères, et renforce encore son caractère normal aux yeux de nombreux citoyens. Cependant, avertit Olivier Boehme, « si les extrêmes droites composent avec le jeu démocratique, elles ne l’ont pas intériorisé dans la mesure où elles estiment qu’elles constituent la seule émanation légitime de la nation, ou du peuple ».
1936, le premier « dimanche noir »
L’élection de 1936 est marquée par la percée inédite de deux forces d’extrême droite : Rex, le mouvement catholique et réactionnaire de Léon Degrelle, et le VNV, la formation nationaliste flamande de Staf Declercq. Un choc pour la Belgique.
Dans les témoignages d’époque comme dans les travaux des historiens, l’expression revient en boucle : un tremblement de terre politique. Les élections législatives du 24 mai 1936 se soldent par la défaite simultanée des trois partis traditionnels — socialiste, catholique et libéral. Tous perdent des plumes au profit de l’extrême droite. Ou plutôt : des extrêmes droites. La menace est bicéphale. Rex est le mouvement lancé par l’agitateur Léon Degrelle, à la tête d’une maison d’édition catholique conservatrice. Le Vlaamsch Nationaal Verbond (Ligue nationale flamande, VNV) agrège différents courants du nationalisme flamand. L’un comme l’autre penchent vers les idées autoritaires d’ordre nouveau.
« Rex vaincra ! » proclamait Degrelle à longueur de tracts et de meetings. La prédiction s’est vérifiée, contre toute attente, frappant les élites belges de stupeur. « Le 24 mai 1936, l’extrême droite obtient un résultat révolutionnaire et une victoire impressionnante. C’est en fait le premier dimanche noir de la Belgique », synthétise l’historien Olivier Boehme.
Originaire d’Aberystwyth, au pays de Galles, l’historien Martin Conway a consacré sa thèse de doctorat à Léon Degrelle, au mouvement rexiste et à la collaboration pronazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est l’auteur d’un livre de référence sur la reconstruction de la Belgique dans l’immédiat après-guerre (The Sorrows of Belgium). Professeur à Oxford, il rappelle dans quel contexte survient le scrutin de 1936 : « Au moment où le régime nazi s’installe définitivement en Allemagne, le succès des fronts populaires en Espagne et en France semble présager la possibilité d’une victoire de la gauche socialiste en Belgique. La campagne mobilise toutes les énergies de l’électorat, alors exclusivement masculin, rappelons-le. Mais l’arrivée imprévue des rexistes sur la scène poli-tique bouleverse la donne. Ceux-ci semblent alors en mesure de briser le monopole des partis historiques. »
Rex et le VNV verseront en 1940–1945 dans une collaboration effrénée avec l’occupant nazi. En 1936, leur profil idéologique n’est cependant pas si clair. « Je n’hésite pas à présenter le VNV et Rex comme des mouvements d’extrême droite, reprend Martin Conway. Mais il faut aussi souligner qu’en Belgique, l’extrême droite des années 1930 comporte bien des différences avec le fascisme et le nazisme. Voter pour ces partis ne signifiait point donc une sympathie pour Hitler, surtout parce que ces deux mouvements amalgamaient des éléments hétérogènes. Le VNV reflétait toujours le caractère pluraliste du nationalisme flamand de la fin du XIXe siècle. Mais avant les élections de 1936, son leader Staf Declercq a adopté la rhétorique ethnique et le style discipliné des mouvements d’extrême droite qu’on trouvait à cette époque un peu partout en Europe. Quant au rexisme, c’était une coalition improvisée et instable, qui englobait la jeunesse catholique, des anciens combattants, des agriculteurs en colère, et la petite bourgeoisie commerciale. Pour les élections, Degrelle a imposé une idéologie antiparlementaire, “à bas les pourris !”. Et il a emprunté pêle-mêle plusieurs attributs des mouvements d’extrême droite français des années 1930 : uniformes, meetings de masse, rhétorique autoritaire, antisémitisme culturel, discours sur le “pays réel” opposé au “pays légal”. »
Rex et le VNV étaient les expressions de cultures politiques très différentes, et même hostiles, relève encore Martin Conway. « Le rexisme était en 1936 surtout belgiciste, et il y a fort à parier que ses électeurs considéraient les nationalistes du VNV comme les héritiers de l’activisme proallemand de la Première Guerre mondiale. » Dans son hebdomadaire Strijd, le VNV charge sans relâche son concurrent électoral, présenté comme un mouvement démagogique et un repaire de fransquillons. Mais ici et là, on sent poindre une fascination pour ce Degrelle qui excelle à faire mousser la « scandalite ».
Le VNV a décidé de ne pas se présenter aux élections sous son propre sigle, mais sous le nom de Vlaams Nationaal Blok. À l’approche du scrutin, comme le note l’historien Bruno De Wever, « les buts antidémocratiques sont atténués et camouflés » dans les publications du parti.
Sa percée le 24 mai connaît des intensités variables selon les endroits. Deux lignes de force se dégagent, selon Bruno De Wever. Primo : le VNV est faible dans toutes les zones industrielles. Secundo : le parti est très fort dans les communes rurales du Limbourg et de Flandre-Occidentale. En dehors de ça, il est malaisé d’établir des conclusions générales. Faute de données probantes, les historiens se montrent prudents au moment d’analyser le profil et les motivations des personnes qui ont voté pour l’extrême droite en 1936. « Il semble que le VNV et Rex recrutaient peu dans les milieux ouvriers et populaires, avance Olivier Boehme. À l’instar de mouvements similaires dans d’autres pays, leur base de recrutement paraît avoir été assez large, allant de la classe moyenne jusqu’aux couches sociales supérieures. »
Pendant la campagne, le VNV fustige « le désordre capitaliste », « l’État-banquier » et « la haute finance ». Ce discours porte, à un moment où la crise fait rage et où la Flandre — encore largement agricole — entame sa transition socio-économique. « De nouveaux secteurs et métiers émergent, tandis que d’autres éprouvent des difficultés, résume Olivier Boehme. À cela s’ajoute la crainte des conflits sociaux, “les situations wallonnes” telles qu’on les appelait alors. On ne peut pas non plus exclure qu’une forme de ressentiment ait joué : le nombre de personnes scolarisées et d’universitaires commence à augmenter, mais avec la crise des années 30, cela ne se traduit pas toujours par les emplois escomptés. Cette frustration pouvait se traduire en une dénonciation de la “relégation flamande”. Parallèlement, une élite flamande émergente souhaitait remplacer l’élite francophone. »
Un regard prolongé sur la carte électorale nous apprend que le VNV obtient ses meilleurs résultats dans les zones proches du littoral et du Westhoek, autour d’Ostende, Furnes, Dixmude et Roulers. Il est même le premier parti dans le canton d’Ypres, avec plus de 40 %.
Il est également assez haut (15,6 %) dans l’arrondissement de Gand. « L’idéologie d’extrême droite du VNV, conservatrice-révolutionnaire, fut à l’origine beaucoup plus alimentée par les cercles ultramontains de Flandre-Occidentale et Orientale que par les milieux flamingants anversois », éclaire Olivier Boehme.
Le faible score réalisé à Anvers (à peine 5,2 %) peut en effet étonner. À rebours de la tendance visible dans le reste de la Flandre, le résultat est même inférieur à celui que le Frontpartij, un autre parti nationaliste, avait obtenu lors des élections précédentes, en 1932. « Anvers a toujours été politiquement spécifique, commente Olivier Boehme. Depuis le XIXe siècle, le Mouvement flamand traversait à Anvers toutes les tendances politiques : il y avait des flamingants libéraux, catholiques et socialistes. Le socialiste Camille Huysmans, bourgmestre depuis 1932, arborait une attitude plutôt proflamande. » Cette sensibilité flamande des dirigeants politiques locaux bride la force d’attraction du VNV dans la ville portuaire. Personnalité phare de la scène anversoise, le social-chrétien Frans Van Cauwelaert était connu pour son engagement flamingant. Pendant la campagne de 1936, il est la cible d’attaques continuelles du VNV. « Ces attaques sont peut-être revenues comme un boomerang vers le Vlaams Nationaal Blok, en poussant un certain nombre de voix proflamandes vers les personnalités flamingantes persécutées », analyse Bruno De Wever.
Un autre facteur entre en compte. « Après 1918, le nationalisme flamand fut porté par le Frontpartij, un assemblage de courants hétéroclites. Sa tonalité à Anvers était plutôt de gauche, avec son leader Herman Vos, qui refusera d’adhérer au VNV et rejoindra plus tard les socialistes. » Il est probable que les anciens électeurs anversois du Frontpartij ne se reconnaissaient pas dans le VNV et son programme aux relents fascisants, et se sont tournés vers d’autres partis.
Quand l’Ardenne était un bastion d’extrême droite
Pour sa première participation aux élections, le mouvement Rex obtient 15,8 % dans l’arrondissement de Bruxelles, et quelques succès notables en Flandre : 11,8 % dans l’arrondissement d’Audenarde ; 9,5 % dans celui de Bruges. En Wallonie, il demeure faible dans les régions de Charleroi, Mons, Soignies ou Tournai.
Si les rexistes prennent pied à Namur et à Liège, c’est surtout en Ardenne que leur percée prend des proportions spectaculaires. L’arc de cercle qui va de Dinant à Verviers dessine l’entrée dans une réalité politique à part. À l’est et au sud du sillon tracé par les vallées de la Meuse et de la Vesdre, Léon Degrelle et ses acolytes jouent à domicile.
Une lecture plus fine des résultats canton par canton est éloquente. Presque partout, Rex évolue à des niveaux nettement supérieurs à sa moyenne nationale. L’extrême droite dépasse les 30 % à Bastogne, Bouillon, Durbuy, Fauvillers, Houffalize, Vielsalm… En plusieurs lieux, le Parti catholique, qui semblait appelé à régner sur l’Ardenne pour les siècles des siècles, est sèchement battu par Rex. C’est notamment le cas à Saint-Hubert (38 %), à Gedinne (39 %) et à Neufchâteau (41 %). Les records sont atteints à Érezée (41 %), dans la vallée reculée de l’Aisne, et à La Roche (48 %), traversée par l’Ourthe.
1991, la percée du Vlaams Blok dans les centres urbains
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite dépasse les 10 % en Flandre. Une commotion pour le monde politique. Et le début d’une lutte à mort au sein du nationalisme flamand, entre la Volksunie et le Vlaams Blok.
C’était un dimanche d’automne froid et pluvieux. Mais c’est pour d’autres raisons que le 24 novembre 1991 restera dans les mémoires sous le nom de « dimanche noir ». Ce jour-là, l’extrême droite réalise sa première percée électorale depuis la Seconde Guerre mondiale : 10,3 % des voix en Flandre. Le Vlaams Blok triple son score par rapport au scrutin de 1987, où il avait obtenu 3 % des suffrages. Personne ne l’avait vu venir. « On dit que l’électeur a toujours raison. Eh bien, dans ce cas, l’électeur a tort », s’indigne Miet Smet (C V P), secrétaire d’État à l’Environnement.
La ville d’Anvers est l’épicentre de cette commotion : le Blok y atteint 25,5 %. L’implantation du parti apparaît également très forte dans toute la périphérie anversoise, à Lierre (15,6 %), Beveren (12,7 %), Brecht (12,1 %), Boom (15,7 %), Duffel (14,2 %), Kapellen (17,8 %), Kontich (15,9 %), ou encore Zandhoven (15,5 %). Il y a donc bien un phénomène spécifique-ment anversois.
Malines fait figure de deuxième place forte : 21 % des électeurs y ont voté pour le Blok. L’extrême droite en 1991 est d’abord une réalité urbaine. Elle performe aussi à Gand (13,1 %). Et s’enracine dans de nombreuses petites villes situées dans un triangle entre Gand, Anvers et Bruxelles : Alost (10,5 %), Lokeren (15,4 %), Tamise (15,6 %), Saint-Nicolas (15,5 %), Vilvorde (14 %).
Ces succès, toutefois, restent encore très localisés. Presque partout ailleurs, le Blok évolue nettement sous les 10 %. Il est endigué à Bruges (6,7 %), Courtrai (6,1 %), Louvain (7,8 %).
La génération politique alors au pouvoir est encore imprégnée des événements de la Seconde Guerre mondiale. Cela influe sur ses réactions, comme le relèvera plus tard Ivan De Vadder, journaliste à la VRT. « Je revis les années de mon enfance, avec Degrelle et Rex », déclare Hugo Schiltz, leader de la Volksunie. « Ce qu’on vit est digne de l’année 1936, car c’est une élection et un vote contre la démocratie », estime Louis Tobback, l’un des dirigeants du SP, le parti socialiste flamand.
Sur ses affiches, le Blok reprend la symbolique du coup de balai, employée en son temps par Degrelle. Journalistes et universitaires s’interrogent : faut-il établir une continuité entre les scrutins de 1936 et de 1991 ? En tout cas, les cartes électorales, à six décennies d’écart, ne se superposent pas. Dans le Westhoek, qui avait voté en masse pour le VNV, les résultats du Blok sont médiocres : 3,7 % à Dixmude ; 4,6 % à Furnes ; 3,6 % à Ypres.
Traumatique pour de nombreux Belges, le 24 novembre 1991 l’est aussi pour la Volksunie (VU), principale expression poli-tique du nationalisme flamand depuis les années 1960. Cette dernière est désormais surpassée par les frères ennemis du Vlaams Blok. Situation d’autant plus amère que le Blok est né d’une scission de la Volksunie. En 1978, le pacte d’Egmont, un accord institutionnel négocié par cinq partis, dont la Volksunie alors présidée par Hugo Schiltz, avait lézardé les milieux nationalistes. De nombreuses sections locales de la VU s’étai-ent rebellées contre ce compromis jugé trop favorable aux francophones. En rupture avec Schiltz, deux figures du parti, Karel Dillen et Lode Claes, s’étaient coalisées pour présen-ter aux élections de 1978 une liste dissidente intitulée Vlaams Blok. Les années d’après, le Blok s’était structuré en parti véritable, orientant l’essentiel de sa propagande vers la lutte anti-immigration.
Soucieux de tirer un trait sur les heures noires de la collaboration avec le nazisme, les responsables de la Volksunie avaient voulu jouer à plein le jeu de la démocratie et des institutions. Et voilà que le retour d’un nationalisme d’extrême droite ravivait les vieux démons !
De ce dimanche très noir, jamais la Volksunie ne se relèvera. Le parti disparaîtra dix ans plus tard. L’année 1991 appa-raît avec le recul comme le début d’une lutte à mort entre deux versants du nationalisme flamand : l’un démocratique, l’autre borderline.
1994, une vague d’élus FN en Belgique francophone
L’extrême droite s’implante dans les quartiers populaires bruxellois et wallons. La tension est à son comble à Anderlecht et Molenbeek.
Bruxelles
Le Front national (FN) a été fondé en 1985 par un médecin né à Momignies, Daniel Féret. Le logo français et le nom sont calqués sur le FN français de Jean-Marie Le Pen. En 1988, le parti obtient son premier élu, un conseiller communal à Molenbeek-Saint-Jean. Aux élections européennes du 12 juin 1994, il recueille 7,9 % des voix en Belgique francophone. Daniel Féret est élu député européen.
Quatre mois plus tard, les élections communa-les du 9 octobre 1994 vont permettre à l’extrême droite de s’ancrer localement. Pas moins de quarante-six élus FN, auxquels s’ajoutent encore quatre élus Vlaams Blok, font irruption dans les dix-neuf communes bruxelloises. Seules trois communes de la Région sont épargnées : Saint-Josse-ten-Noode (où ni le FN ni le Blok n’ont déposé de liste), Woluwe-Saint-Pierre et Watermael-Boitsfort.
Le total des voix d’extrême droite culmine à Molenbeek-Saint-Jean (21,8 %) et Anderlecht (17,7 %). L’extrême droite prospère sur la combi-naison explosive qui affecte les quartiers densément peuplés sur la rive gauche du canal : crise économique, chômage, délinquance, vagues successives d’immigration, tissu urbain dégradé et classes populaires « blanches » qui se sentent prisonnières dans des quartiers où elles ont perdu leurs repères.
Dans une interview au magazine Imagine parue en 2018, le philosophe bruxellois Philippe Van Parijs, professeur à l’UCLouvain, relatera ce glissement dont il a été témoin : « Un de mes grands-oncles habitait à Molenbeek, dans la maison où ma mère est née. Il venait une fois par semaine chez nous pour que ma mère repasse ses chemises. Au fil des semaines, mon grand-oncle parlait de plus en plus d’un truc qui intriguait l’enfant que j’étais, les bruine gezichten (visages basanés). Manifestement, ça le gênait fort. Pensionné très modeste et sans diplôme, son principal loisir était d’aller jouer à la pétanque sur le square. Mais la piste de pétanque avait disparu, et à la place, il y avait tous ces bruine gezichten qui jouaient au foot. Mon grand-oncle ne pouvait plus non plus s’asseoir sur son banc habituel, car celui-ci était constamment occupé par les bruine gezichten. Quant à son magasin de cigares, il avait été remplacé par une boucherie halal. La culture, c’est ce qui structure l’existence, ce qui lui donne son sens, et dans le cas de mon grand-oncle, celle-ci disparaissait par pans entiers. Vu ses moyens limités, il ne pouvait pas se payer un appartement dans un autre quartier de Bruxelles. Il était là, condamné. Je ne dis pas que c’est la fin de l’histoire, car le Molenbeek actuel présente d’innombrables facettes enthou-siasmantes. Mais il importe pour nous, bobos, de redoubler d’efforts pour comprendre le point de vue de ces anciens habitants qui ont vu tous leurs repères détruits. »
Wallonie
Le 9 octobre 1994, le Front national fait élire vingt-six conseillers communaux en Wallonie. Une autre formation d’extrême droite, Agir, enlève huit sièges. Ce parti, dont les initiales signifient Avant-garde d’initiative régionaliste, est surtout présent en province de Liège. En opposition avec la ligne belgicaine du FN, Agir mêle positions xénophobes et exaltation de l’identité wallonne.
La zone de pénétration du FN et d’Agir est claire : il s’agit des régions industrielles frap-pées par le chômage de masse. Le total des voix d’extrême droite dépasse ainsi les 10 % dans huit communes wallonnes. C’est le cas dans la vallée de la Vesdre, minée par le déclin du textile, à Dison (14,3 %) et Verviers (12,9 %). À Charleroi (10,5 %), où les charbonnages ont fermé depuis longtemps. À Liège (11,2 %), Herstal (10,1 %) et Seraing (10 %), où la crise de la sidérurgie ne cesse de s’aggraver. Ou encore dans la région du Centre, à La Louvière (14,4 %) et Manage (10,2 %), où les aciéries Boël et la faïencerie Royal Boch vont de restructuration en restructuration.
1995, l’extrême droite étend sa présence en Wallonie
Les zones industrielles en déclin, frappées par le chômage de masse, sont le terrain de chasse favori du Front national. Il dépasse les 10 % à Charleroi et La Louvière.
Lors des élections fédérales et régiona les du 21 mai 1995, le FN recueille un peu plus de 5 % des suffrages en Wallonie. Il envoie deux députés au parlement wallon. Il décroche également deux sièges à la Chambre, l’un obtenu dans la circonscription de Charleroi, l’autre dans celle de Bruxelles.
Confirmant une tendance déjà observée lors du scrutin local d’octobre 1994, l’extrême droite s’ancre surtout dans les régions industrielles en déclin. C’est dans les cantons de Charleroi (11,85 %) et de La Louvière (10,4 %) qu’elle est la plus forte. Ses résultats sont également élevés dans le Borinage (9,1 % à Boussu, 9,8 % à Dour), dans la Basse-Sambre (9,1 % à Châtelet, 8,1 % à Fosses-la-Ville), dans la région du Centre (10,4 % à La Louvière, 8,8 % au Rœulx), dans la banli-eue liégeoise (8,2 % à Herstal, 8,1 % à Seraing), ainsi qu’à Mouscron (9,7 %).
Partout, l’extrême droite étend sa toile. Elle progresse dans les grandes villes wallonnes, à Liège (8,8 %), Mons (9,3 %) et Namur (8,1 %). Mais aussi dans les zones rurales situées au sud de Charleroi, à Walcourt (8,4 %) et Florennes (7,4 %). Le Front national trouve manifestement un écho auprès de catégories qu’on désignera, bien plus tard, comme le « prolétariat blanc » ou les « gilets jaunes ».
2019, Des dimanches toujours plus noirs
Servi par la communication habile de son président Tom Van Grieken, le Vlaams Belang est désormais fortement implanté partout en Flandre.
Au premier dimanche noir, ont succédé bien d’autres. Tout au long de la décennie 1990, de scrutin en scrutin, le Vlaams Blok n’a cessé de grimper. Si bien que les résultats qui avaient fait frémir en novembre 1991 paraissent, dix ans plus tard, presque banals, et même enviables — car en 1991, le VB se situait encore sous les 5 % en de très nombreux endroits de Flandre, un seuil que Filip Dewinter et ses troupes allaient bien vite allègrement dépasser à peu près partout.
Un sommet est atteint lors des régionales de juin 2004 : le Blok rafle 24,2 % des voix. Il est la première force politique au parle-ment flamand. Comment pourra-t-il être empêché d’arriver un jour au pouvoir ? Pour l’heure, le cordon sanitaire tient toujours — presque un prodige.
L’émergence d’un nouveau phénomène politique, la N-VA de Bart De Wever, va changer la donne. La N-VA s’inscrit dans la continuité du nationalisme démocratique de la Volksunie, mais dans une version plus à droite sur les thématiques socio-écono-miques, avec une approche plus restrictive de l’immigration, et un agenda clairement indépendantiste. Face à ce concurrent nouveau, le Vlaams Belang (ainsi rebap-tisé après la condamnation du parti pour racisme) ne trouve pas la parade. Et entame une décrue qui semble irréversible. À peine pèse-t-il 5,9 % aux régionales du 25 mai 2014.
Piloté depuis 2014 par un nouveau prési-dent, le jeune Tom Van Grieken, le VB va pourtant se redresser. Jusqu’à sa victoire insolente lors des élections fédérales et régi-onales du 26 mai 2019. Le Belang s’impose comme deuxième parti flamand (18,5 %), menaçant l’hégémonie de la N-VA (24,8 %).
Le temps est révolu où, sur la carte électorale, les contrastes sautaient aux yeux. Désormais le jaune-brun s’étend de façon presque uniforme, à doses très sombres, sur l’ensemble de la Flandre. Le Belang semble en mesure de parler à toutes les catégories professionnelles, à toutes les tranches d’âge, à tous les territoires.
Des lieux qui apparaissaient « préservés » lors des premiers succès du Vlaams Blok ne le sont plus du tout. Dans plusieurs locali-tés ouest-flamandes, dans l’arrière-littoral ou proches de la frontière française, le VB surpasse même la N-VA. C’est le cas à Ypres (21 %), Dixmude (23 %), Gistel (22,4 %), Messines (20,3 %), Poperinge (20,3 %), Wervik (22 %). L’ascendant du Belang sur la N-VA s’observe aussi à Roulers (23,8 %), Izegem (24,9 %) et Oostrozebeke (27,6 %), au cœur de la « Silicon Valley flamande », dans cette région encore très agricole il y a un demi-siècle, qui compte désormais parmi les zones les plus prospères de toute l’Europe.
Les scores du Belang sont encore plus faramineux dans la vallée de la Dendre, à l’ouest de Bruxelles : 33,5 % à Ninove ; 27,5 % à Grammont.
Face à la N-VA, le Vlaams Belang se démarque par un discours qui associe l’autorité et le social. « Le Vlaams Belang est devenu un parti qui inclut les ouvriers dans son électorat, analyse Olivier Boehme. Son programme contient des positions “de gauche”, comme la pension minimum à 1 500 euros par mois. La logique, c’est : des avantages sociaux pour le groupe “in”, par opposition au groupe “out” — migrants, demandeurs d’asile, Wallons, etc. »
Anvers, bastion de la droite et de l’extrême droite nationalistes
La spécificité de l’agglomération anversoise, c’est la combinaison d’une N-VA forte et d’un Vlaams Belang fort. Alors qu’ailleurs, par un effet de vases communicants, la N-VA baisse souvent quand le VB monte, et inversement.
Conséquence : dans de larges portions de la métropole portuaire, les deux formations nationalistes sont, ensemble, très largement majoritaires. Elles totalisent 55,3 % à Beveren, 55,5 % à Sint-Gillis-Waas, 57,1 % à Brecht, et même 60,1 % à Kapellen et 60,3 % à Zandhoven.
Ce n’est pas un phénomène passager, loin de là : lors des quatre dernières élections régi-onales (graphique ci-contre), le total des voix nationalistes était systématiquement plus élevé dans l’arrondissement d’Anvers que dans l’en-semble de la Flandre.
Les principaux dirigeants de la N-VA, Bart De Wever et Jan Jambon, sont anversois. Les leaders du Vlaams Belang, Tom Van Grieken, Filip Dewinter et Gerolf Annemans, sont égale-ment anversois.
À une époque où il était encore marginal ailleurs, le Vlaams Blok a très vite réussi des scores notables dans la ville d’Anvers. Pour sa première participation aux élections communa-les, en 1982, il franchit d’emblée le seuil des 5 %. Et en 1988, à son deuxième essai, il monte déjà à 17,7 %.
Pour comprendre, on peut se reporter à la Nouvelle Encyclopédie du mouvement flamand. Trois épais volumes parus en 1998. Mené sous la direction de plusieurs universitaires renommés, ce travail de fourmi a mobilisé des dizaines de chercheurs, parmi lesquels Bart De Wever, jeune assistant à l’université de Louvain. Le jeune homme se contentait alors de décrire l’histoire. Bientôt, il allait l’écrire.
Ironie rétrospective de cet ouvrage de référence : Bart De Wever, futur bourgmestre, y signe l’article consacré à la ville d’Anvers. Il écrit que l’état de la mouvance nationaliste n’était guère brillant dans l’immédiat après-guerre. « La répression a rayé de la carte le nationalisme flamand organisé. Un grand nombre de nationalistes flamands vivaient dans une précarité économique et sociale. » Mais, comme le note l’auteur, « dans la région anversoise, le climat était plutôt moins mauvais qu’ailleurs ». Cela tient notamment au fait que l’arrondissement d’Anvers compte, proportionnellement à sa population, un plus grand nombre de zwarten (« noirs », le terme usité pour qualifier ceux qui ont collaboré avec l’occupant allemand en 1940–1945). De plus, selon Bart De Wever, de grandes entreprises anversoises, comme Gevaert, sont réputées pour embaucher des zwarten.
Parmi les sept fondateurs de la Volksunie, en 1955, quatre proviennent d’Anvers. Tout au long des années 1960 et 1970, la ville sera pour le parti « la place forte sur le plan électoral et organisationnel ». Aux élections de 1978, le Vlaams Blok n’obtient qu’un seul député, à Anvers. « Pas un hasard. Le Vlaams Blok resta longtemps un phénomène quasi exclusivement anversois. » C’est aussi à partir d’Anvers que s’opère la mue fondamentale du nationalisme flamand, analyse encore Bart De Wever. Grâce au développement des activités portuaires, un boom économique voit émerger une génération de managers néerlandophones qui exigent à la fois des réformes économiques et une autono-mie accrue pour leur région. Le journal local, la Gazet van Antwerpen, sert à amplifier les revendications flamingantes. « De nos jours, observe Bart De Wever, la Gazet van Antwerpen donne parfois l’impression d’une relation privilégiée avec le Vlaams Blok, notamment sur le plan des interviews et des exclusivités. »
Malines, les ressorts d’une décrue
Malines est un cas à part. L’ascension du Vlaams Blok y fut plus specta-culaire qu’ailleurs. Et son déclin, très net à partir du milieu des années 2000, s’inscrit à contre-courant de la tendance observée dans le reste de la Flandre.
Comme souvent, les facteurs explicatifs sont multiples. Mais on ne peut sous-estimer le rôle joué par un homme, Bart Somers. Celui-ci devient bourgmestre en 2001. Dans un climat délétère : aux élections communales d’octobre 2000, le Vlaams Blok s’est imposé comme la première force à Malines, avec 25,6 % des voix.
De l’ancienne capitale des Pays-Bas (de 1480 à 1530), qui fut au Moyen Âge l’une des cités les plus florissantes du nord de l’Europe, il ne subsiste qu’un faste délabré. « Tous les indicateurs étaient au rouge, racontera plus tard Bart Somers. S’agissant du sentiment de fierté des habitants, nous avions le pire score des treize plus grandes villes flamandes. Malines était aussi la plus sale de toutes. Un tiers des magasins étaient vides. La classe moyenne fuyait, remplacée par une population défavorisée qui était cantonnée dans des cités-ghettos. Les anciens habitants nommaient deux coupables : le gouvernement et les étrangers. Le carburant idéal pour que l’extrême droite prospère. »
Dès son arrivée à l’hôtel de ville, Bart Somers se donne pour mission d’enrayer la progression de l’extrême droite. Pour y parvenir, il choisit de se placer sur son propre terrain : la lutte contre l’insécurité. Les résultats ne se concrétisent pas tout de suite. L’extrême droite accentue encore son emprise lors des régionales de juin 2004. À Malines, le VB réalise un score monstre : 31,2 % des suffrages. Plus encore qu’Anvers, Malines est décrite par la presse internationale comme « la ville la plus noire de Flandre », le bastion absolu de la droite xénophobe et séparatiste.
Le Belang se maintient encore au-dessus des 20 % lors des rendez-vous électoraux de 2006 et 2007, nettement au-dessus de la moyenne flamande. Puis, la décrue s’opère peu à peu. Et la réputation de la ville s’inverse : alors que l’extrême droite opère aux élections communa-les de 2018 des percées remarquables dans de nombreux lieux de Flandre, elle est contenue à Malines sous les 10 %. La tendance se confirme lors des fédérales et régionales de 2019 : Malines fait désormais partie des villes de Flandre qui votent le moins pour l’extrême droite.
Interviewé dans Wilfried au printemps 2020, Bart Somers définissait sa formule en ces termes : « On a réussi à Malines à trouver un bon équilibre entre répression et prévention. »
Cette Flandre qui résiste à l’extrême droite
Non, toute la Flandre ne plébiscite pas le Vlaams Belang. Zoom sur ces lieux qui, lors du rendez-vous électoral de 2019, étaient à contre-courant de la tendance régionale.
Flandre-Orientale
Laethem-Saint-Martin est la commune la plus riche de Belgique : le revenu moyen y est 57 % plus élevé que la moyenne belge. C’est aussi l’une de celles où l’on vote le moins Vlaams Belang. Dans cette localité située au sud-ouest de Gand, bordée par la Lys et jadis prisée des artistes, ce sont la N-VA et l’Open VLD qui triomphent. Le Vlaams Belang arrive loin derrière, avec 7,1 %. À De Pinte, commune voisine, le CD&V mène la danse, devant la N-VA et l’Open VLD. Le VB n’y collecte que 8,3 % des voix. Située à un jet de pierre, la ville de Gand détonne également par rapport au reste de la Flandre : Groen y est le premier parti (20,8 %). En cinquième position, le VB (12,1 %) est talonné par le PTB (11,3 %).
Limbourg
Une curiosité ! Herstappe, village hesbignon situé entre Tongres et Waremme, est la plus petite commune de Belgique : à peine 77 habi-tants. Une poignée de maisons et de fermes en briques rouges et tuiles orangées, et des champs tout autour. De caractère bilingue, accolée à la frontière linguistique, Herstappe est une commune à facilités pour les francophones. Le Belang y a obtenu très exactement cinq voix, soit 8,5 % des suffrages.
Anvers
Score écrasant pour la N-VA à Hove : 41 %. La commune est la deuxième plus riche de Belgique. Le Vlaams Belang n’y pèse que 8 %. Même sociologie à Edegem, dans la périphé-rie sud d’Anvers, verte et aérée : 42,5 % pour la N-VA ; 10,3 % pour le VB.
Flandre-Occidentale
Coxyde est, en Flandre-Occidentale, la commune avec le moins bon résultat du Vlaams Belang : 10,6 %. Deux fois moins que la moyenne provinciale. Le vent du large, propre à aérer les consciences, ne suffit pas à expliquer un tel décalage. Dans d’autres communes du littoral (Bredene, La Panne, Nieuport), le VB affiche en effet des scores supérieurs à 20 %.
De nombreux francophones vivent à Coxyde, huitième commune la plus riche de Belgique. C’est aussi un bastion du nationalisme flamand historique. Sander Loones, député N-VA, y est conseiller communal. Son père, Jan Loones, en a été échevin Volksunie. Ses grands-parents, Honoré Loones et Rosa Dewitte, ont tous les deux été bourgmestres d’Oostduinkerque, aujourd’hui intégrée à la commune de Coxyde. Avec 35 %, la N-VA y était de loin le premier parti en 2019.
Rand
À l’exception des six communes à facilités, largement voire majoritairement francophones. Hoeilaart est, de toute la Flandre, celle qui vote le moins Vlaams Belang : 5,8 %. L’Open VLD y était le premier parti en 2019. L’extrême droite est également faible dans les autres communes du Rand, à Overijse (8,2 %), Zaventem (6,3 %) ou Tervuren (7,6 %).
Dans ces communes de la périphérie bruxel-loise, plutôt favorisées, deux facteurs jouent sans doute : la grande proportion d’habitants francophones ; la proximité de Bruxelles et de sa diversité. Le démographe français Hervé Le Bras l’a récemment souligné dans une interview au Monde : « Si on descend au niveau communal, la corrélation s’inverse. Plus il y a d’immigrés, moins on vote pour l’extrême droite […] Pour les personnes qui vivent au contact de l’immigration, être anti-immigrés n’a pas de sens, parce que les immigrés sont extraordinairement présents et divers. C’est une catégorie qui est vide de sens. »
Brabant flamand
Lors des élections de 2019, ce fut la partie de Flandre qui a le mieux résisté à l’offensive de l’extrême droite. Les communes comprises entre Bruxelles et Louvain ont relativement peu voté Vlaams Belang. Mais l’interprétation de ce résultat n’est pas simple. Car dans cette partie du Brabant flamand, la N-VA a dû son salut à sa star locale, Theo Francken, figure de l’aile droite du parti, et tenant d’une ligne dure sur les questions migratoires. « Je lis vos textes, parfois je m’en inspire. Sur ce terrain, vous avez énormément conscientisé, c’est méritoire », déclarait Francken le 22 novembre 2018, dans un débat avec Tom Van Grieken (des propos ensuite relayés par L’Écho).
Il arrive donc, parfois, que l’électeur préf-ère la copie à l’original. Avec pour résultat une N-VA toute puissante (35,6 %) et un Belang qui mord la poussière à Lubbeek (9,9 %), fief de Theo Francken, ainsi qu’à Oud-Heverlee (7,5 %), Bierbeek (8,74 %) ou encore Herent (9,9 %). Dans la ville voisine de Louvain, c’est Groen qui arrive en première position (24 %) ; le VB n’y représente que 7 % des électeurs.
En Wallonie, une droite radicale morcelée mais un vivier toujours présent
En Wallonie, l’offre politique à la droite de la droite est émiet-tée. Lors des élections de mai 2019, sept listes (PP, Lidem, Agir, La Droite, V laams Belang, Nation, Les Belges d’abord) étaient en concurrence dans cet espace. Sans qu’il soit toujours aisé de les qualifier. Droite nationale ? Droite radicale ? Droite dure ? Extrême droite ? Identitaires ? Ultraconservateurs ? Néofascistes ?
Des différences substantielles apparaissaient entre ces listes, mais des éléments communs apparaissaient : un discours hostile à l’immigration, la mise en avant de l’ordre et de la sécurité.
Les Libéraux démocrates (Lidem), un parti fondé par Alain Destexhe, ancien sénateur MR, entendent occuper un créneau vacant en Belgique francophone : une ligne libérale-conservatrice. Destexhe affirme que son parti est le pendant francophone de la N-VA.
Lancé par l’avocat Mischaël Modrikamen, le Parti populaire (PP) s’est de plus en plus radicalisé, comme l’observait Jérôme Jamin, professeur de sciences politiques à l’ULiège, dans une interview à La Libre en 2019. « Lors de la campagne pour les élections communales du 14 octobre 2018, le PP a diffusé des vidéos où son leader Mischaël Modrikamen associe les réfugiés à des djihadistes, à des voleurs, à des agresseurs. Par la multiplication de ces vidéos et par les agressions verbales formulées par le chef, le PP a connu un basculement vers l’extrême droite. »
Le Vlaams Belang se présentait aussi, en 2019, dans les cinq provinces wallonnes — aussi étrange que cela puisse paraître pour un parti séparatiste flamand. Il a notamment recueilli 1,13 % des voix dans le Hainaut.
Si le morcellement de la droite dure ne lui a pas permis de peser sur le scrutin, son poids cumulé est loin d’être insignifiant. Il y a manifestement un vivier en Wallonie pour une offre de ce type. Rien que dans le Hainaut, les six listes de droite radicale qui étaient en lice ont recueilli 58 315 voix, soit 8 %. Cette donne n’est sans doute pas sans incidence sur le choix stratégique de Georges-Louis Bouchez, le président montois du MR, de droitiser son discours, afin d’occuper tout l’espace à droite et empêcher l’émergence d’un nouvel acteur qui le déborderait.
Comme en 1994 et 1995, ce sont en Wallonie les anciennes zones industriel-les (voir les résultats à Charleroi, Châtelet, Seraing et Verviers) qui apparaissent le plus perméables aux partis de la droite dure.
Notes
1. Référence au slogan historique du Vlaams Blok, eigen volk eerst, « notre peuple d’abord ».
Sources carto :
Open street map
Sources :
Xavier Mabille, Nouvelle histoire politique de la Belgique, Crisp, 2011.
Bruno De Wever, Greep naar de macht, Lannoo, 1994.
Pascal Delwit, Jean-Michel De Waele et Andrea Rea, L’extrême droite en France et en Belgique, Complexe, 1998.
Données électorales du SPF Intérieur et des Régions flamande, bruxelloise et wallonne.
Inclus dans le N°24
Ces articles sont à lire dans Wilfried N°24 et disponibles en ligne.
-
-
A Jette, une bourgmestre en trottinette
-
Sven Gatz (Open VLD) : « Oui, Van Grieken est un fasciste »
-
Petra de Sutter : « Celles qui estiment que je n’ai rien à faire dans les rangs du féminisme ne savent pas qui je suis. »
-
L’hégémonie selon Bart De Wever
-
À table avec Zakia Khattabi : « Un monde végétarien je n’y crois pas »
-
Pascal Verbeken : « Dans vingt ou trente ans, la Belgique que nous connaissons aujourd’hui sera évaporée »