Pourquoi les francophones parlent l’anglais mieux que le néerlandais et moins bien que les néerlandophones ?

N°34 / Printemps 2026

Déjà parce qu’il y a beaucoup de mots anglais qui ne sont que des mots français bizarrement prononcés. Et puis parce qu’en néerlandais, la place du verbe désarçonne les francophones.
Et puis il y a des racines plus proches entre néerlandais et anglais qu’entre anglais et français. Et voilà tout? Ben, non, évidemment…

Selon les chiffres de l’Eurobaromètre Langues 2024, les Wallons de 15 à 34 ans sont 32 % à se juger capables de converser en anglais, comparé à 12 % pour le néerlandais. Selon ceux du Taalbarometer 2024 de la VUB, les Bruxellois de 18 à 30 ans scolarisés en français sont 46 % à estimer qu’ils parlent bien ou très bien l’anglais, comparé à 6,5 % pour le néerlandais.

Ces chiffres suggèrent que les Belges francophones apprennent l’anglais bien plus facilement que le néerlandais. Pourquoi ? À cette question, le linguiste français Bernard Cerquiglini apporte une réponse résumée dans son livre La langue anglaise n’existe pas. C’est du français mal prononcé, paru chez Gallimard en 2024. Cerquiglini y fustige l’obsession de la pureté linguistique coutumière de certains de ses compatriotes. Pourquoi paniquer si le français emprunte quelques centaines, voire quelques milliers de mots à l’anglais, alors que l’anglais en a importé bien davantage du français ? Selon une estimation citée dans le livre, 29 % du lexique anglais est ainsi d’origine française, 29 % d’origine latine, 26 % d’origines germanique et 16 % d’autres provenance.

Cette contamination a-t-elle empêché l’anglais de prospérer ? Au contraire, dit le linguiste français : elle a permis à la langue germanique arrivée en Angleterre au Ve siècle de donner naissance à l’anglais moderne en l’équipant des mots dont elle avait besoin pour désigner de nouvelles réalités. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, le flux lexical du français vers l’anglais a excédé celui de l’anglais vers le français. Depuis lors, c’est le français qui a le plus bénéficié du trafic transmanche. C’est là l’une des manières dont les langues s’entraident. Il n’y a pas de quoi pleurnicher.

Le livre de Bernard Cerquiglini est essentiellement consacré à retracer l’origine française — tantôt évidente, tantôt insoupçonnée — de centaines de mots anglais contemporains. Les Belges francophones qui le lisent se diront sans doute qu’ils comprennent maintenant mieux pourquoi ils trouvent le néerlandais plus difficile à apprendre que l’anglais. Certes, le néerlandais a aussi emprunté généreusement au français et au latin mais tout de même bien moins massivement que l’anglais. Il y a donc beaucoup plus de mots en anglais qu’en néerlandais que les francophones n’ont pas besoin d’apprendre : ce ne sont que des mots français bizarrement prononcés.

Cela ne suffit cependant pas à expliquer la différence. Cerquiglini se concentre exclusivement sur le lexique, mais le français a aussi façonné d’autres aspects de l’anglais, l’éloignant ainsi des autres langues germaniques et le rendant plus familier aux francophones. Pensez par exemple à la manière de prononcer les nombres à partir de 21 : pour qui est habitué à dire « vingt et un », « twenty-one » est bien plus intuitif que le néerlandais « eenentwintig » ou l’allemand « einundzwanzig ».

Plus important encore : les règles régissant la position du verbe. Pour un francophone, « Every week, I go to Paris » (« Chaque semaine, je vais à Paris ») est tellement plus naturel que
« Elke week ga ik naar Parijs », et « I believe that he goes to Paris every week » (« Je crois qu’il va à Paris chaque semaine ») tellement plus naturel que « Ik geloof dat hij elke week naar Parijs gaat ». Lorsqu’ils parlent néerlandais, les francophones peinent souvent plus à placer leurs verbes au bon endroit qu’à trouver leurs mots et à les prononcer. Ils n’ont pas ce problème en anglais.

Mais si l’anglais est si proche du français, pourquoi les néerlandophones le parlent-ils tellement mieux que les francophones ? Toujours selon les chiffres de l’Eurobaromètre 2024, 79 % des Flamands de 15 à 34 ans se disent capables de converser en anglais, bien plus que les 32 % des Wallons du même âge.

Une partie de la réponse est de nouveau une affaire de proximité linguistique. Si le stock d’origine germanique ne comprend que 26 % des mots anglais pour 58 % d’origine latine ou française, la plupart des mots les plus courants en font partie. Ainsi, dans le corpus d’un million de mots de l’anglais américain écrit compilé à Brown University, les 100 mots identifiés comme les plus fréquemment utilisés n’incluent aucun mot d’origine latine ou française. Un néerlandophone peut donc acquérir ce vocabulaire de base beaucoup plus aisément qu’un francophone et ainsi atteindre plus rapidement un seuil à partir duquel une pratique active devient possible.

Pour comprendre pourquoi les francophones parlent mieux l’anglais que le néerlandais comme pour comprendre pourquoi ils le parlent moins bien que les néerlandophones, la proximité linguistique joue un rôle, mais mineur. Ce sont l’opportunité de pratiquer une langue — passivement ou activement — et la motivation qui en dérive qui sont déterminantes pour son apprentissage.

Ainsi, le fait que les films anglophones soient sous-titrés pour les néerlandophones (comme pour les Grecs ou les Finlandais) alors qu’ils sont doublés pour les francophones (comme pour les italophones et les hispanophones) est loin d’être étranger à la grande différence, dès le plus jeune âge, dans leurs compétences respectives en anglais. De même, le fait qu’en personne ou en ligne, pour les affaires ou pour le plaisir, la plupart des Belges ont plus de contacts quotidiens avec l’anglais qu’avec l’autre langue nationale est loin d’être étranger au fait que, toujours selon les chiffres de l’Eurobaromètre 2024, l’anglais soit devenu pour les plus jeunes la première langue du pays. Avec l’opportunité vient la motivation, et le cercle vertueux de l’apprentissage s’enclenche.

Rien de tout cela ne rend cependant absurde de maintenir l’obligation du français dans toutes les écoles primaires de Flandre ou d’introduire celle du néerlandais dans toutes celles de Wallonie, et encore moins d’organiser, comme on l’a fait en février dernier, une première Semaine bruxelloise du multilinguisme. Mais cela rend nécessaire, si l’on veut s’éviter de solides déconvenues, de ne pas se faire d’illusions sur les objectifs à atteindre. Et aussi de méditer la phrase de Bart De Wever lors de sa «grande conférence catholique» de décembre dernier: «Je crains qu’à l’avenir les Flamands et les Wallons en arrivent à se parler en anglais. »  

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